‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 187 sur 272 · D'Alembert · texte numérisé non relu

D'Alembert

î. Quintilien, Instit. orat. I, i.

Vous me critiquez, mon cher doyen, avec autant de politesse que vous rendez de justice au singulier génie du philosophe de Sans-Souci. J'ai dit, il est vrai, dans le Siècle de Louis XIV à l'article des musiciens, que nos rimes féminines, terminées toutes par un e muet, font un effet très désagréable dans la musique, lorsqu'elles finissent un couplet. Le chanteur est absolument obligé de prononcer :

« Si vous aviez la rigueur

« De m'ôter votre cœur,

M Vous m'ôteriez la vi-eu^. »

Arcabonne est forcée de dire :

« Tout me parle de ce que yaim-eu^. »

Médor est obligé de s'écrier :

« .... Ah ! quel tourment

« D'aimer sans espéranc-eu ^ I »

La gloire et la victoire, à la fin d'une tirade, font presque toujours la gloire-eu, la victoire-eu. Notre modulation exige trop souvent ces tristes désinences. Voilà pourquoi Quinault a grand soin de finir, autant qu'il le peut, ses couplets par des rimes masculines; et c'est ce que recommandait le grand musicien Rameau à tous les poètes qui composaient pour lui.

Qu'il me soit donc permis, mon cher maître, de vous représenter que je ne puis être d'accord avec vous quand vous dites « qu'il est inutile et peut-être ridicule de chercher l'origine de cette prononciation gloire-eu^ victoire-eu, ailleurs que dans la bouche de nos villageois ». Je n'ai jamais entendu de paysan prononcer ainsi en parlant; mais ils y sont forcés lorsqu'ils chantent. Ce n'est pas non plus une prononciation vicieuse des acteurs et des actrices de l'Opéra; au contraire, ils font ce qu'ils peuvent pour sauver la longue tenue de cette finale désagréable, et ne peuvent souvent en venir à bout.

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