D'Alembert
î. Quintilien, Instit. orat. I, i.
Vous me critiquez, mon cher doyen, avec autant de politesse que vous rendez de justice au singulier génie du philosophe de Sans-Souci. J'ai dit, il est vrai, dans le Siècle de Louis XIV à l'article des musiciens, que nos rimes féminines, terminées toutes par un e muet, font un effet très désagréable dans la musique, lorsqu'elles finissent un couplet. Le chanteur est absolument obligé de prononcer :
« Si vous aviez la rigueur
« De m'ôter votre cœur,
M Vous m'ôteriez la vi-eu^. »
Arcabonne est forcée de dire :
« Tout me parle de ce que yaim-eu^. »
Médor est obligé de s'écrier :
« .... Ah ! quel tourment
« D'aimer sans espéranc-eu ^ I »
La gloire et la victoire, à la fin d'une tirade, font presque toujours la gloire-eu, la victoire-eu. Notre modulation exige trop souvent ces tristes désinences. Voilà pourquoi Quinault a grand soin de finir, autant qu'il le peut, ses couplets par des rimes masculines; et c'est ce que recommandait le grand musicien Rameau à tous les poètes qui composaient pour lui.
Qu'il me soit donc permis, mon cher maître, de vous représenter que je ne puis être d'accord avec vous quand vous dites « qu'il est inutile et peut-être ridicule de chercher l'origine de cette prononciation gloire-eu^ victoire-eu, ailleurs que dans la bouche de nos villageois ». Je n'ai jamais entendu de paysan prononcer ainsi en parlant; mais ils y sont forcés lorsqu'ils chantent. Ce n'est pas non plus une prononciation vicieuse des acteurs et des actrices de l'Opéra; au contraire, ils font ce qu'ils peuvent pour sauver la longue tenue de cette finale désagréable, et ne peuvent souvent en venir à bout.