‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 188 sur 272 · Roland · texte numérisé non relu

Roland

-C'est un petit défaut attaché à notre langue, défaut bien -compensé par le bel effet que font nos e muets dans la dé- ■^.clamation ordinaire.

Je persiste encore à vous dire qu'il n'y a aucune nation ^n Europe qui fasse sentir les e muets, excepté la nôtre. Les -îtaliens et les Espagnols n'en ont pas. Les Allemands et les Anglais en ont quelques-uns; mais ils ne sont jamais sensibles ni dans la déclamation, ni dans le chant.

Venons maintenant à l'usage de la rime, dont les Italiens et les Anglais se sont défaits dans la tragédie, et dont nous ne devons jamais secouer le joug. Je ne sais si c'est moi que vous accusez d'avoir dit que la rime est une invention des siècles barbares; mais, si je ne l'ai pas dit, permettez-moi •^l'avoir la hardiesse de vous le dire.

Je tiens, en fait de langue, tous les peuples pour barbares, en comparaison des Grecs et de leurs disciples les Romains, qui seuls ont connu la vraie prosodie. Il faut surtout que la nature eût donné aux premiers Grecs des or- :ganes plus heureusement disposés que ceux des autres nattions, pour former en peu de temps un langage tout composé de brèves ou de longues, et qui, par un mélange harmonieux de consonnes et de voyelles, était une espèce de musique vocale. Vous ne me condamnerez pas, sans doute, xjuand je vous répéterai que le grec et le latin sont à toutes les autres langues du monde ce que le jeu d'échecs est au Jeu de dames, et ce qu'une belle danse est à une démarche -ordinaire.

Malgré cet aveu, je suis bien loin de vouloir proscrire la Time, comme feu M. de La Motte; il faut tâcner de se bien servir du peu qu'on a, quand on ne peut atteindre à la ri- >chesse des autres. Taillons habilement la pierre, si h' porphyre et le granit nous manquent. Conservons la rime; mais permettez-moi toujours de croire que la rime est faite pour les oreilles, et non pas pour les yeux.

J'ai encore une autre représentation à vous faire. Ne setais-je point un de ces téméraires que vous accusez de vouloir changer l'orthographe? J'avoue qu'étant très dévoué è

saint François, j'ai voulu le distinguer des Français^ ; j'avoue que j'écris Danois et Anglais : il m'a toujours semblé qu'on doit écrire comme on parle, pourvu qu'on ne choque pas trop l'usage, pourvu que l'on conserve les lettres qui font sentir l'étymologie et la vraie signification du mot.

Gomme je suis très tolérant, j'espère que vous me tolérerez. Vous pardonnerez surtout' ce style négligé à un Français ou à un François qui avait ou qui avoit été élevé à Paris dans le centre du bon goût, mais qui s'est un peu engourdi depuis treize ans, au milieu des montagnes de glace dont il est environné. Je ne suis pas de ces phosphores qui se conservent dans l'eau. Il me faudrait la lumière de l'Académie pour m'éclairer et m'échauffer; mais je n'ai besoin de personne pour ranimer dans mon cœur les sentiments d'attachement et de respect que j'ai pour vous, ne vous en déplaise, depuis plus de soixante années.

A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU

A Ferney, 23 avril 1767,

Nous sommes toujours bloqués dans nos retraites couvertes de neiges. Nous n'avons plus aucune communication avec Genève, et, malgré toutes les bontés de M. le duc de Choi seul, dont j'ai le plus grand besoin, notre pays souffre infini ment. Nous ne pouvons ni vendre nos denrées, ni en acheter. Le pain vaut cinq sous la livre depuis très longtemps. Les maisons conspirent aussi contre nous; et enfin, n'ayant plus ni de quoi nous chauffer, ni de quoi manger, ni de quoi boire, je serai forcé de transporter mes petits pénates et toute ma famille auprès de Lyon, uniquement pour vivre. Je tâcherai d'y mener votre protégé, si je m'accommode du château qu'on me propose. 11 aura j^lus de secours pour faire son Histoire du Dauphiné, dont il est toujours entêté, et qui ne sera pas extrêmement intéressante.

1. Voi" sur l'orthographe dite de Voltaire, la noie 2, page 170

^e ne sais trop à quoi vous le destinez, ni ce qu'il poum devenir. Il est bien dangereux, pour qui n'a nulle forluno, de n'avoir [aucun talent décidé, ni aucun but réel, ni aucun moyen de mériter sa fortune par de vrais services. Il a une aversion mortelle pour copier et pour faire la fonction de secrétaire, à laquelle je pensais que vous le destiniez. Il n'a point reformé sa main, et j'ai peur qu'il ne soit au nombre de tant de jeunes gens de Paris, qui prétendent à tout, sans ^Ire bons à rien. 11 est bien loin d'avoir encore des idées fiettes, et de se faire un plan régulier de conduite. Je lui recommande cent fois de se faire un caractère lisible pour vous être utile dans votre secrétairerie, de lire de bons livres •pour se former le style^ d'étudier surtout à fond l'histoire de 4a pairie et des parlements, d'avoir une teinture des lois; il pourrait par là vous rendre service, aussi bien qu'à M. le duc de Fronsac; mais il vole d'objet en objet, sans s'arrêter à aucun.

Il a fait venir de Paris, à grands frais, des bouquins que l'on ne voudrait pas ramasser. Il achète à Genève tous les libelles dignes de la canaille, et j'ai peur que ses fréquents voyages à Genève ne le gâtent beaucoup. Il est défendu à tous les Français d'y aller. Si vous le jugiez à propos, on prierait le commandant des troupes de ne le pas laisser passer. J'ai peur encore que sa manière de se présenter et de parler ne soit un obstacle à une profession sérieuse et utile. €'cst un grand malheur d'être abandonné à soi-même dans «n âge où l'on a besoin de former son extérieur et son âme.

Je m'étonne comment M. le duc de Fronsac ne l'a pas pris pour voyager avec lui; il aurait pu en faire un domestique utile. 11 a de la bonté pour lui; l'envie de plaire à un rnoitre aurait pu fixer ce jeune homme. Vous avez daigné l'élever dans votre maison dès son enfance; ce voyage lui aurait fait plus de bien que dix ans de séjour auprès de moi. Il me voit ^rès peu; je ne puis le réduire à aucune étude suivie.

Je vous ai rendu le compte le plus fidèle de tout, je me Ifccommande à vos bontés, et je vous supplie d'agréer mon respect et mon attachement inviolable.

A M. DEPaRCIEUX^

A Ferney, 17 jaillel 1767.

Vous avez dû, monsieur, recevoir des éloges et des remerciements de tous les hommes en place : vous n'en recevez aujourd'Iiui que d'un homme bien inutile, mais bien sensible à voire mérite et à vos grandes vues patriotiques. Si ma vieillesse et mes maladies m'ont fait renoncer à Paris, mon cœur est toujours votre concitoyen. Je ne boirai plus des eaux de la Seine, ni d'Arcueil, ni de l'Yvette, ni même de l'Hippocrène; mais je m'intéresserai toujours au grand monument que vous voulez élever. Il est digne des anciens Romains et malheureusement nous ne sommes pas Romains. Je ne suis point étonné que votre projet soit encouragé par M. de Sartines. Il pense comme Agrippa; mais l'hôtel de y'Me de Paris n'est pas le Capitole. On ne plaint point son argent pour avoir un Opéra-Comique, et on le plaindra pour avoir des aqueducs dignes d'Auguste. Je désire passionnément de me tromper. Je voudrais voir la fontaine d'Yvette former un large bassin autour de la statue de Louis XV : je voudrais que toutes les maisons de Paris eussent de l'eau comme celles de Londres. Nous venons les derniers en tout. Les Anglais nous ont précédés et instruits en mathématiques, les Italiens en architecture, en peinture, en sculpture, en poésie, en musique ; et j'en suis fâché.

J'ai l'honneur d'être, avec l'estime infinie que vous méritez, et avec la reconnaissance d'un concitoyen, monsieur, votre, etc.

1. Ingénieur qui avait proposé d'amener à Paris, auprès de l'Eslrapadc, les eaux de l'Yvelle : précurseur à peine connu, comme toujours, de travaux très tardivement exécutés dans tous les sens : témoin celte lettre qui date «'e plus de cent treize ans, et qui jusliQe le mot d'une lettre précédente et à pou près répclc dans celle-ci : « Les Français arrivent à tout... mais fort lard et les derniers.. . •

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