AM. BEAUZÉE
14 janvier \1^^
Si je demeurais, monsieur, au fond de la Sibérie, je n'aurais pas reçu plus tard le livre que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Le commerce a été interrompu jusqu'au commencement de novembre, et depuis ce temps nous avons été ensevelis dans les neiges. Enfin, monsieur, j'ai eu votre paquet et la lettre dont vous m'honorez. Je vois avec beaucoup de plaisir les vues philosophiques qui régnent dans votre Grammaire^. Il est certain qu'il y a, dans toutes les langues du monde, une logique secrète qui conduit les idées des hommes sans qu'ils s'en aperçoivent, comme il y a une géométrie cachée dans tous les arts de la main, sans que le plus grand nombre des artistes s'en doute. Un instinct heureux fait apercevoir aux femmes d'esprit si l'on parle bien ou mal : c'est aux philosophes à développer cet instinct. Il me paraît que vous y réussissez mieux que personne. L'usage, malheureusement, l'emporte toujours sur la raison. C'est ce malheureux usage qui a un peu appauvri la langue française 3, et qui lui a donné plus de clarté que d'énergie et d'abondance : c'est une indigente orgueilleuse qui craint qu'on ne lui fasse l'aumône. Vous êtes parfaitement instruit de «a marche, et vous sentez qu'elle manque quelquefois d'habits. Les philosophes n'ont point fait les langues, et voilà pourquoi elles sont toutes imparfaites.
J'ai déjà lu une grande partie de votre livre. Je vous fais, monsieur, mes sincères remerciements de la satisfaction que j'ai eue, et de celle que j'aurai. J'ai l'honneur d'être, etr
1. Beauzée (Nicolas), grammairien, né à Verdun, mort en 1789, professeur a l'École militaire, membre de l'Académie française.
2. Grammaire générale, ou Exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage, pour servir de fondement à l'étude de toutes les langues, ouvrage méiLiodique, où sont exposés aveo clarté et agrément les principes de la grammaire.
.'{. Voir les mêmes plaintes, dans La Bruyère, chapitre xiv, De quelques usages, et dans la Lettre sur lea occupations de l'Académie française, de FéneloD; § m, du Proiet d'enrichir la langue.
A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU
A Ferney, 13 juin 1768.
Mon héros ^ dit qu'il n'a eu qu'une fois tort avec moi, et que j'ai toujours tort avec lui; je pense qu'en cela même mon héros a grand tort. ^
Il se porte bien, et je vis dans les souffrances et dans la langueur; il est par conséquent encore jeune, et je suis réellement très vieux ; il est entouré de plaisirs, et je suis seul au pied des Alpes. Quel tort puis-je avoir de ne lui pas envoyer des rogatons qu'il ne m'a jamais demandés, dont on ne se soucie point, qu'il n'aurait pas même le temps de lire''' Dieu me garde de donner jamais une ligne de prose ou de vers à qui n'en demandera pas! Voyez Horace, si jamais vous lisez Horace : il n'envoyait jamais de vers à Auguste que quand Auguste l'en pressait. Je songe pourtant à vous, monseigneur, plus que vous ne pensez; et, malgré votre in différence, j'ai devant les yeux la bataille de Fontenoi, le conseil de pointer des canons devant la colonne, la défense de Gênes, la prise de Minorque, les Fourches Caudines de Closter-Severn, dont le ministère profila si mal. J'aurai achevé dans un mois le Siècle de Louis XIV et de Louis XV. Vous voyez que je vous rends compte des choses qui en valent la peine.
Vous m'avez quelquefois bien maltraité, et fort injusLoment; car lorsque vous me reprochâtes, avec quelque dureU'. que je n'avais point parlé de l'aff'aire de Saint-Cast, il n'élail question pour lors que d'un précis des affaires générales: précis tellement abrégé, qu'il n'y avait qu'une ligne sur les batailles de Raucoux et de Lawfelt, et rien sur les batailles données en Italie. Il n'en est pas de même ;\ présent; ydonne à chaque chose sa juste étendue; je tâche de rendre cette histoire intéressante, ce qui est extrêmement difficile,
1. Le maréchal duc de Richelieu lui-même, auquel cette lettre sadresse et dont la vie militaire se trouve ici retracée.
car toutes les batailles qui n'ont point été décisives sont bientôt oubliées; il ne reste dans la mémoire des hommes que les événements qui ont fait de grandes révolutions. Chaque nation de l'Europe s'enfle comme la grenouille; chacune a son histoire détaillée, qui exige plusieurs années de lecture. Comment percer la foule? Cela ne se peut pas; on se perd dans cette horrible multitude de faits inutiles, tous anéantis les uns par . les autres; c'est un océan, un abîme dans lequel je ne me flatte de pouvoir surnager que par le nouveau tour que j'ai pris de peindre l'esprit des nations, plutôt que de faire des recueils de gazettes. On ne va plus à la postérité que par des routes uniques; le grand chemin est trop battu, et on s'y étoufi'e.
Quand vous aurez un moment de loisir, j'espère que vous serez de mon avis.