A M. PANCKOUCKE
A Ferney, 9 juillet 1768.
J'ai reçu, monsieur, votre beau présent. La Fontaine aurait connu la vanité, s'il avait vu cette magnifique édition*; c'est le luxe de la typographie. L'auteur ne posséda jamais la moitié de ce que son livre a coûté à imprimer et à graver. Si nous n'avions que cette édition, il n'y aurait que des princes, des fermiers généraux et des archevêques qui pussent lire les Fables de La Fontaine. Je vous remercie de tout mon cœur, et je souhaite que toutes vos grandes entreprises réussissent.
Vous m'apprenez que je donne beaucoup de ridicule à l'édition de notre ami Cabriel Cramer; je vous assure que je n'en donne qu'à moi. Lorsque je considère tous ces énormes fatras
1. Imprimeur, libraire et littérateur français, né à Lille en 1736, mort à Paris en 1798, fondateur de la maison qui porte son nom et dont les collections sont si connues. C'est lui qui fil paraître, le 24 novembre 17S9, le premier numéro du Moniteur, qui devint en ISOO l'organe officiel du gouvernement.
2. Fables de La Fontaine, 1755-09, 4 vol. in-fol., avec des figures d'Oudry.
que j'ai composés, je suis tenté de me cacher dessous, et je demeure tout honteux. L'ami Gabriel ne m'a pas trop consulté quand il a ramassé toutes mes sottises pour en faire une effroyable suite d'in-quarto*. Je lui ai toujours dit qu'on n'allait pas à la postérité avec un aussi gros bagage. Tirez-vous-en comme vous pourrez. Je crierai toujours que le papier et le caractère sont beaux, que l'édition est très correcte; mais vous ne la vendrez pas mieux pour cela. Il y a tant de vers et de prose dans le monde, qu'on en est las. On peut s'amuser de quelques pages de vers, mais les in-quarto de bénédictins effraient.
Il est souvent arrivé que, quand j'avais la manie de faire des pièces de théâtre, et ayant, dans ces accès de folie, le bon sens de n'être jamais content de moi, toutes mes pièces ont été bigarrées de variantes; on m'a fait apercevoir que, de tant de manières différentes, l'éditeur a choisi la pire. Par exemple, dans Oreste, la dernière scène ne vaut pas, à beaucoup près, celle qui est imprimée chez Duchesne ; et, quoique cette édition de Duchesne ne vaille pas le diable, il fallait s'en rapporter à elle dans cette occasion. Il peut arriver par hasard qu'on joue Oreste; il peut arriver que quelque curieux qui aura l'in-quarto soit tout étonné de voir cette scène toute différente de l'imprimé, et qu'il donne alors à tous les diables l'édition, l'éditeur et l'auteur.
On pourrait du moins remédier à ce défaut; il ne s'agirait que de réimprimer une page.
Le Suisse qui imprime pour mon ami Gabriel s'est avisé, dans Alzire, de mettre :
« Le bonheur m'aveugla, l'amour m'a détrompé, »
au lieu de
« Le bonheur m'aveugla, la mort m'a détrompé. »
Cette pagnoterie^ fait rire. Il y a longtemps qu'on nt a mes dépens; mais, par ma foi, je l'ai bien rendu.
1. L'edilion de Cramer cul 45 volumes m-4*. t. Vieux mot qui signifiait « bévue».
Je ne puis rien vous dire des estampes, je ne les ai point encore vues, et j'aime mieux les beaux vers que les belles gravures. Je vous aime encore plus que tout cela, car vous êtes fort aimables, vous et madame votre épouse.
Je vous souhaite toutes sortes de prospérités.