‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 199 sur 272 · A CATHERINE IP · texte numérisé non relu

A CATHERINE IP

A Ferney avril 1769,

Madame, un jeune homme des premières familles de Genève^ jui, à la vérité, a près de six pieds de haut, mais qui n'est igé que de seize ans, assistant chez moi à la lecture de Tins- Tuction que Votre Majesté Impériale a donnée pour larédacion de ses lois, s'écria : « Mon Dieu, que je voudrais être Jusse ! » Je lui dis, en présence de sa mère : « Il ne tient ju'à vous de l'être ; Pictet, qui est plus grand que vous, l'est }ien; vous êtes plus sage et plus aimable que lui. Madame

1 . Catherine II, impératrice de Russie, arrivée au trône par une de ces ré- 'olulions de palais si fréquentes alors, mais qui se fit pardonner son avènenent par les services immenses qu'elle rendit à la Russie, et par les acquisiions territoriales que lui valurent ses guerres sur la Baltique, en Pologne, sur e Dniester et sur la mer Noire, et plus encore par sa belle administration. SUe resta toujours en relations suivies avec les philosophes ou écrivains franjais, comme Grimm, Diderot, qu'elle reçut à Saint-Pétersbourg, d'Alembert à jui elle proposa l'éducation du grand-duc, Marmontel dont elle traduisit un ihapitre, Buffon qu'elle combla de témoignages d'estime, et enfin Voltaire, ivec qui elle entretint une perpétuelle correspondance. Voltaire ne se igurait pas aussi naïvement que Diderot que Catherine allait tout reformer sn Russie, selon les vues et les désirs des philosophes. « Voltaire, dit M. E. I Bersot [Essais de philosophie, t. II), admirait dans Catherine le génie de la I politique, Catherine admirait dans Voltaire le génie de la raison ; Catherine I était passionnée pour la grandeur de la Russie, Voltaire pour la grandeur de I la philosophie ; ils flattèrent leur passion réciproque, ce qui rend les amitié ■ loiidM. »

votre mère veut vous envoyer dans une université d'AUemai^ne apprendre l'allemand et le droit public; au lieu d'aller en Allemagne, allez à Riga; vous apprendrez à la fois l'allemand et le russe; et, à l'égard du droit public, il n'y en a certainement point de plus beau que celui de l'Impératrice. »

Je proposai la chose à sa mère, et je n'eus pas de peine à l'y faire consentir. Ce jeune homme s'appelle Galatin; il est de la plus aimable et de la plus belle figure ; sa mémoire est prodigieuse ; son esprit est digne de sa mémoire ; et il a toute îa modestie convenable à ses talents. Si Votre Majesté daigne le proléger, il partira incessamment pour Riga, après avoir commencé à suivre votre exemple en se faisant inoculer. Je suis fâché de n'olfrir à Votre Majesté qu'un sujet; mais je réponds bien que celui-là en vaudra plusieurs autres.

Oserai-je prendre la liberté de demander à Votre Majesté à qui il faudra que je l'adresse à Riga? Sa mère ne peut payer pour lui qu'une pension modique. J'ose me flatter qu'il n'aura pas été un an à Riga sans être en état de venir saluer Votre Majesté en russe et en allemand. Qu'est devenu le temps ot je n'avais que soixante ans? Je l'aurais accompagné.

Si Votre Majesté va s'établir à Constantinople, comme je l'espère, il apprendra bien vite le grec; car il faut absolument chasser d'Europe la langue turque, ainsi que tous ceux qui la parlent. Enfin, madame, au nom de toutes vos bontés pour moi, j'ose vous implorer pour le jeune Galatin, et je puis répondre qu'il méritera toute votre protection.

J'attends les ordres de Votre Majesté Impériale.

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