La colonie de Versoix
b. Voltaire avait établi à Gex des fabriques d'étoffe de soie et même
DE VOLTAI.xE 35L
Daignez les mettre, madame, une seule fois; montrez ensuite vos jambes à qui vous voudrez; et si on n'avoue pas que ma soie est plus forte et plus belle que celle de Pi'ovence et d'Italie, je renonce au métier; donnez-les ensuite à une de vos femmes, ils lui dureront un an.
Il faut donc que monseigneur votre époux soit bien persuadé qu'il n'y a point de^ pays si disgracié de la nature qu'on ne puisse en tirer parti.
Je me mets à vos pieds, j'ai sur eux des desseins; Je les prie humblement de m'accorder la joie De les savoir logés dans ces mailles de soie Qu'au milieu des frimas je formai de mes mains....
Vous verrez, madame Gargantua, que j'ai pris tout juste la mesure de votre soulier. Je ne suis fait pour contempler ni vos yeux ni vos pieds, mais je suis tout fier de vous présenter de la soie de mon cru. Si jamais il arrive un temps de disette, je vous enverrai, dans un cornet de papier, du blé que je sème, et vous verrez si je ne suis pas un bon agriculteur digne de votre protection.
On dit <:fue vous avez reçu parfaitement un petit médecin de votre colonie; mais un laboureur est bien plus utile qu'un médecin. Je ne suis plus typographe; je m'adonne entièrement à l'agriculture, depuis le poème des Saisons de M. de Saint-Lambert. Cependant, s'il paraît quelque chose de bien philosophique qui puisse vous simuser, je serai toujours à vos ordres.
Agréez, madame, le profond respect de votre ancien coiporteur, laboureur et manufacturier. Guillemet.
A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
6 septembre 1769.
Je viens de faire ce que vous voulez, madame; vous savez que Je me fais toujours lire pendant mon dîner. On m'a lu
manafaclares de montres, qui, grice à son activité incessante, acquirent une grande importance commerciale, et transformèrent, peuplèrent, enrichirent toat le pays.
un éloge de Molière qui durera autant que la langue française : c'est le Tartufe.
Je n'ai point lu celui qui a été couronné à l'Académie française*. Les prix institués pour encourager les jeunes gens sont très bien imaginés. On n'exige pas d'eux des ouvrages parfaits; mais ils en étudient mieux la langue; ils la parlent plus exactement, et cet usage empêche que nous ne tombions, dans une barbarie complète.
Les Anglais n'ont pas besoin de travailler pour des prix; mais il n'y a pas chez eux de bon ouvrage sans récompense ; cela vaut mieux que des discours académiques. Ces discours sont précisément comme les thèmes que l'on fait au collège: ils n'inlluent en rien sur le goût de la nation. Ce qui a corrompu ie goût, c'est principalement le théâtre, où l'on applaudit à des pièces qu'on ne peut lire ; c'est la manie de donner des exemples; c'est la facilité de faire des choses médiocres, en pillant le siècle passé, et se croyant supérieur à lui.
Je prouverais bien que les choses passables de ce temps-ci sont toutes puisées dans les bons écrits du siècle de Louis XIV. Nos mauvais livres sont moins mauvais que les. mauvais qu'on faisait du temps de Boileau, de Racine et de Molière, parce que, dans ces plats ouvrages d'aujourd'hui, il y a toujours quelques morceaux tirés visiblement des auteurs du règne du bon goût. Nous ressemblons à des voleurs qui changent et qui ornent ridiculement les habits qu'ils ont dérobés, de peur qu'on ne les reconnaisse. A cette friponnerie s'est jointe la rage de la dissertation et celle du paradoxe. Le tout compose une impertinence qui est d'un ennui mortel.
Je vous promets bien, madame, de prendre toutes ces sottises en considération l'hiver prochain, si je suis en vie, et de faire voir à mes chers compatriotes que, de Français qu'ils étaient, ils sont devenus Welches.
Ce sont les derniers chapitres que vous avez lus qui sont assurément d'une autre main, et d'une main très maladroite.
t. L'Eloge de Molière, par Champfort.
Il n'y a ni vérité dans les faits, ni pureté dans le style. Ce sont des guenilles qu'on a cousues à une bonne étoûe.
On va faire une nouvelle édition des Guèbres, que j'aurai l'honneur de vous envoyer. Criez bien fort pour ces bons Guèhres, madame; criez, faites crier, dites combien il serait ridicule de ne point jouer une pièce si honnête, tandis qu'on représente tous les jours le Tartufe.
Ce n'est pas assez de haïr le mauvais goût, il faut détester les hypocrites et les persécuteurs; il faut les rendre odieux, et en purger la terre. Vous ne détestez pas assez ces monstres-là. Je vois que vous ne haïssez que ceux qui vous ennuient. Mais pourquoi ne pas haïr aussi ceux qui ont vou^u vous tromper et vous gouverner? ne sont-ils pas d'ailleurs cent fois plus ennuyeux que tous les discours académiques? et n'est-ce pas là un crime dont vous devez les punir? mais, en même temps, n'oubliez pas d'aimer un peu le vieux soli taire, qui vous sera tendrement attaché tant qu'il vivra.
Vous savez que votre grand'maman * m'a envoyé un soulier d'un pied de roi de longueur. Je lui ai envoyé une paire de bas de soie qui entrerait à peine dans le pied d'une dame chinoise. Cette paire de bas, c'est moi qui l'ai faite; j'y ai travaillé avec un fils de Calas. J'ai trouvé le secret d'avoir des vers à soie dans un pays tout couvert de neiges sept mois de l'année ; et ma soie, dans mon cHmat barbare, est meilleure que celle d'Italie. J'ai voulu que le mari de votre grand'maman, qui fonde actuellement une colonie dans notre voisinage, vit par ses yeux que l'on peut avoir des manufactures dans notre climat horrible.
Je suis bien las d'être aveugle tous les hivers; mais je ne dois pas me plaindre devant vous. Je serais comme ce so qui osait crier, parce que les Espagnols le faisaient brûler en présence de son empereur, qu'on brûlait aussi. Vous me diriez comme l'empereur : « Et moi, suis-je sur un lit de roses? »
Vous êtes malheureuse toute l'année, et moi ie ne le suis que quatre mois : je suis bien loin de murmurer, je ne plains
1. Nom quMls donnaleot plaisamment à Mme la duchesse de Choiseul.
que vous. Pourquoi les causes secondes vous ont-elles si maltraitée? Pourquoi donner l'être, sans donner le bier-être ? c'est là ce qui est cruel.
Adieu, madame ; consolons-nous.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
13 octobre 1769.
Mon cher ange, j'aurais dû plus tôt vous faire mon compliment de condoléance sur votre triste voyag-e d'Orangis ; je vous aurais demandé ce que c'est qu'Orangis, à qui appartient Orangis, s'il y a un beau théâtre à Orangis; mais j'ai été dans un plus triste état que vous. Figurez-vous qu'au 1^' d'octobre il est tombé de la neige dans mon pays; j'ai passé tout d'un coup de Naples à la Sibérie; cela n'a pas raccommodé ma vieille et languissante machine. On me dira que je doisl être accoutumé, depuis quinze ans, a ces alternatives; mais] c'est précisément parce que je les éprouve depuis quinze ans] que je ne les peux plus supporter. On me dira encore « Georges Dandin, vous l'avez voulu; » Georges répondre comme les autres hommes : « J'ai été séduit, je me suis] trompé, la plus belle vue du monde m'a tourné la tête; je} roulFre, je me repens; voilà comme le genre humain est fait. »j
Si les hommes étaient sages, ils se mettraient toujours aï soleil, et fuiraient le vent du nord comme leur ennemi capital. Voyez les chiens : ils se mettent toujours au coin du feu;| et quand il y a un rayon de soleil, ils y courent. La Motte, qui demeurait sur votre quai, se faisait porter en chaiî^e, depuis dix heures jusqu'à midi, sur le pavé qui borde la galerie du Louvre, et là il était doucement cuit à un feu de] réverbère.
J'ai peur que les maladies da Mme d'Argental ne viennent en partie de votre exposition au nord. N'avez-vous jamais] remarqué que tous ceux qui habitent sur le quai des Orfèvres ont la face rubiconde et un embonpoint de chanoine, et que] ceux qui demeurent à quatre toises derrière eux, sur le quai|
des Morfondus*, ont presque tous des visages d'excommuniés?
C'est assez parler du vent du nord, que je déteste, et qui me tue.
Vous avez sans doute vu Ilamlet*; les ombres vont devenir à la mode ; j'ai ouvert modestement la carrière, on va y courir à bride abattue; domandavo acqua, non tempesta. J'ai voulu animer un peu le théâtre en y mettant plus d'action, et tout, actuellement, est action et pantomime; il n'y a rien de si sacré dont on n'abuse. Nous allons tomber en tout dans ['outré et dans le gigantesque; adieu les beaux vers, adieu les sentiments du cœur, adieu tout. La musique ne sera bientôt plus qu'un charivari italien, et les pièces de théâtre ne seront plus que des tours de passe-passe. On a voulu tout perfectionner 3t tout a dégénéré : je dégénère aussi tout comme un autre.
Mille tendres respects à Mme d'Argental
A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE
Janvier 1770.
Mon cher Lorrain 3, je ne sais pas comment vous vous appeez aujourd'hui, mais au bout de dix-huit ans j'ai reconnu ^otre écriture. Je vois que vous avez travaillé sous un grand naître. Vous êtes donc de l'Académie de Berlin; assurément ^ous en faites l'ornement et l'instruction. Vous me paraissez m grand philosophe dans le séjour des revues, des canons, 5t des baïonnettes. Comment avez-vous pu allier des objets si contraires? Il n'y a point de cour en Europe où l'on associe ;es deux ennemis. Vous me direz peut-être que Marc-Aurèle st Julien avaient trouvé ce secret, qu'il a été perdu jusqu'à jos jours, et que vous viviez auprès d'un maître qui l'a ressus- ;ité. Cela est vrai, mon cher Lorrain; mais ce maître ne lonne pas le génie.