A CATHERINE II
A Ferney, 12 mars 1772.
iMadame, la lettre de Votre Majesté Impériale da 30 janvier, vieux style, bien ou mal datée, semble m'avoir ranimé, comme vos lettres à vos généraux d'armée semblent devoir faire tomber Moustapha en faiblesse.
L'ai'ticle de vos cinq cents demoiselles m'intéresse infiniment. Notre Saint-Cyr n'en a pas deux cent cinquante. Je ne sais SI vous leur faites jouer des tragédies ; tout ce que je sais, c'est que la déclamation, soit tragique, soit comique, me paraît une éducation excellente, qui donne de la grâce à l'esprit et au corps, qui forme la voix, le maintien, et le goût ; on retient cent passages qu'on cite ensuite à propos, cela répand des agréments dans la société, cela fait tous les biens du monde.
11 est vrai que toutes nos pièces roulent sur l'amour : c'est une passion pour laquelle j'ai le plus profond r'^pect; mais je pense, comme Votre Majesté, qu'il ne faut pas qu'elle se développe de très bonne heure. On pourrait, ce me semble, retrancher de quelques comédies choisies les morceaux les plus dangereux pour de jeunes cœurs, en laissant subsister l'intérêt de lu pièce ; il n'y aurait peut-être pas vingt vers à changer dans le Misanthrope, et pas quarante lignes dan? l'Avare.
Si ces demoiselles jouent des tragédies, un jeure homme i de mes amis en a fait une^ depuis peu, dans laquelle on ne peut pas dire que l'amour joue un rôle : ce sont deux espèces de Tartares qui se regardent plutôt comme époux que comiiie amants; je l'enverrai à Votre Majesté Impériale dès qu'elle sera imprimée. Si elle juge qu'on puisse former un théâtre de nos meilleurs auteurs pour l'éducation de votre Saint-Cyr, je ferai venir de Paris des tragédies et des comédies en feuilles ; je