A M. GOLDONI
A Ferney, 4 avril 1772.
Un Vieux malade de soixanle-dix-hdit ans, presque aveugle, vient de recevoir par oenève le charmant phénomène d'une comédie française ^ très gaie, très purement écrite, très morale, composée pa. un Italien. Cet Italien est fait pour donner dans tous les pays des modèles de bon goût. Le vieux malade avait déjà lu cet agréable omrage. Il remercie l'auteur avec la plus grande sensibilité; et, ne sachant pas sa demeure, il adresse sa lettre chez son libraire. Il souhaite à M. Goldoni toutes les prospérités qu'il mérite. •
A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU
A Ferney, 6 avril 1772.
J'adresse mes hommages tantôt à mon héros, tantôt à mon doyen. C'est aujourd'hui mon doyen qui est le sujet de ma lettre. Vous nous enterrez tous l'un après l'autre, et vous avez voulu renouveler toute notre pauvre Académie, quoique plusieurs de mes confrères soient beaucoup plus âgés que vous. Enterrez-moi quand il vous plaira, mais, en attendant, vous allez nommer un secrétaire. Je ne sais pas sur qui vous jetez les yeux ; mais daignez songer, monseigneur, qu'il y a une pension sur la cassette attachée d'ordinaire à cette éminente dignité; que Dalcmbert est pauvre, et qu'il n'est pauvre que parce qu'il a refusé cinquante mille livres de rente en Russie. 11 possède toutes les parties delà littératurei il me paraît plus propre que personne à cette place, il est exact et assidu. Si vous n'ôtes engagé pour personne, je pense que vous ne sauriez faire un meilleur choix que celui de M. Dalembert; mais votre volonté soit faite tant à l'Académie qu'à la cour!
1. Poète comique, né à Venise, mort à Paris en 1793. 2 Le Bourru hier. faisant.
Oserai-je encore vous parler du petit La Harpe, qui a beaucoup d'esprit et beaucoup de goût, qui a fait de jolies choses, qui a bien traduit Suétone, qui est travailleur, et qui est bien plus pauvre que Dalembert? Si vous le mettiez de l'Académie, il pourrait vous devoir sa fortune; vous feriez un heureux, et c'est un très grand plaisir, comme vous savez.
Ces deux idées jne sont venues dans la tête en apprenant dans mes déserts la mort de deux de mes confrères*. Je vous les soumets au hasard, et peut-être fort étourdiment; et, pour peu que vous réprouviez mes deux idées, je les abandonne tout net. Mes grandes passions (car il faut en avoir jusqu'au dernier moment) se tournent maintenant vers Ali- Bey, Catherine II, Moustapha et le roi de Pologne. J'avais pris toutes ces affaires-là fort à cœur : cependant, à la fin, je m'en détacherai comme de l'Académie et du théâtre.
Je m'étais flatté d'abord que les Turcs seraient chassés de la Grèce, et que je pourrais aller voir ce beau pays d'Athènes où naquit votre devancier Alcibiade; mais je vois qu'il faudra mourir au milieu des neiges du mont Jura : cela est bien désagréable pour un homme aussi frileux que moi. Ce qui est beaucoup plus triste, c'est de mourir sans avoir refait ma cour à mon héros; mais je deviens aveugle et sourd, il me faut un pays chaud; je suis réduit à couvrir ma pauvre tête d'un bonnet, quelque temps qu'il fasse; il n'y a pas moyen d'aller à Paris dans cet état lorsque tout le monde est coiffé à l'oiseau royal. Je ne puis me présenter à l'hôtel de Richelieu avec un bonnet à oreilles ; mais il y a sous ce bonnet une vieille tête et un cœur qui vous appartiennent : l'une vous a toujours admiré , l'autre toujours aimé ; et cela forme un composé plein d'un profond respect pour mon héros.
A M. DE LA HARPE
Juillet 177Î.
Comme les vieillards aiment à conter, et même à répéter je vous rameute vrai 2 qu'un jour les beaux esprits du royaume