‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 37 sur 272 · Tragédie de Campistron · texte numérisé non relu

Tragédie de Campistron

« Je n'ai pu refuser mon âme à ses plaisirs.

« Car euGn, Aminlas, quoi qu'on en puisse dire,

« Il n'est rien de semblable à ce qu'il nous inspire.

« Où trouve-t-on ailleurs cette vive douceur

« Capable d'enlever et de charnier un cœur?

« Ab! lorsque, pénétré d'un amour véritable,

« Et gémissant aux pieds d'un objet adorable,

« J'ai connu dans ses yeux timides ou distraits

« Que mes soins de son cœur avaient troublé la paix,

« Que par l'aveu secret d'une ardeur mutuelle

« La mienne a pris encore une force nouvelle,

« Daus ces tendres instants j'ai toujours éprouvé

« Qu'un mortel peut sentir un bonheur achevé. »

J'aurais pu dire avec la même vérité que les derniers ouvrages du grand Corneille sont indignes de lui, .et sont inférieurs à cet Alcibiade, el que la Bérénice de M. Racine n'est qu'une élégie bien écrite, sans offenser la mémoire de ces grands hommes. Ce sont les fautes de ces écrivains illustres qui nous instruisent; j'ai cru môme faire honneur à M. de Campistron en le citant à des étrangers à qui je parlais de la scène française ; de même que je croirais rendre hommage à la mémoire de l'inimitable Molière, si, pour faire sentir les défauts de notre scène comique, je disais que, d'ordinaire, les intrigues de nos comédies ne sont ménagées que par des valets, que les plaisanteries ne sont presque jamais dans la bouche des maîtres; et que j'apportasse en preuve la plupart des pièces de ce charmant génie, qui, malgré ce défaut et celui de ses dénouements, est si au-dessus dePlaute et de Térence.

J'ai ajouté qu.' Alcibiade est une pièce suivie, mais faiblement écrite; le défenseur de M. de Campistron m'en fait un crime; mais qu'il me soit permis de me servir de la réponse d'Horace :

« Nempe incomposito dixi pede currcre versua « Lucili : quis tam Lucili fautor inepte est, « Ut non hoc fateatur*? »

On me demande ce que j'entends par un style faible : 1. Horace. 5a/., I, x.

je pourrais répondre : le mien. Mais je vais tâcher de débrouiller cette idée, afin que cet écrit ne soit pas absolument inutile, et que, ne pouvant, par mon exemple, prouver ce que c'est qu'un style noble et fort, j'essaye au moins d'expliquer mes conjectures, et de justifier ce que je pense en général iu style de la tragédie d'Alcibiade.

Le style fort et vigoureux, tel qu'il convient à la tragédie, est colui qui ne dit ni trop ni trop peu, et qui fait toujours des tableaux à l'esprit sans s'écarter un moment de la passion.

Ainsi Cléopâtre, da.ns Rodogunef s'écrie* :

« Trône, à t'abandonner je ne puis coDsentir;

« Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir.

€t Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge! »

Voilà du style très fort, et peut-être trop. Le vers qui précède le dernier :

« Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange, »

est du style le plus faible.

Le style faible, non seulement en tragédie, mais en toute poésie, consiste encore à laisser tomber ses vers deux à deux, sans entremêler de longues périodes et de courtes, et sans varier la mesure; à rimer trop en épithèles; à prodiguer des expressions trop communes; à répéter souvent les mêmes mots ; à ne pas se servir à propos des conjonctions qui paraissent inutiles aux esprits peu instruits, et qui contribuent cependant beaucoup à l'élégance du discours :

Tantum séries juncturaque pollet' I »

Ce sont toutes ces finesses imperceptibles qui font en même lemps et la difficulté et la perfection de l'art :

« In tenui îabor; at tennis non plori.iî. -

Page 1