A UN PREMIER COMMIS
20 juin 1733.
Puisque vous êtes, monsieur, à portée de rendre service aux oelles-lettres, ne rognez pas de si près les ailes à nos écrivains, et ne faites pas des volailles de basse-cour de ceux qui, en prenant l'essor, pourraient devenir des aigles; une liberté honnête élève l'esprit, et l'esclavage le fait ramper. S'il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n'aurions aujourd'hui ni
« sifflets redoublèrent au second, quand on vit arriver le duc de Nemours « blessé et le brasen écharpe; ce fut bien pis lorsqu'on entendit, au cinquième, « le signal que le duc de Vendôme avait ordonné; et lorsqu'à la fin le duc de « Vendôme disait: « Es-tu content, Coucy? »> plusieurs bons plaisants crièrent: « Couci-Couci. »
M Vous jugez bien que je ne m'obstinai pas contre cette belle réception. Je « donnai, quelques années après, la mémo Iragéd'ô sous le nom du Duc de Foix; m mais je l'atlaiblis beaucoup, par respect pour le ridicule. Celle pièce, devenue « plus mauvaise, réussit assez; et j'oubliai entièrement celle qui valait mieux.
« Il restait une copie de celte Adélaïde entre l*s mains des acteurs de Paris; « ils ont ressuscité, sans m'en rien dire, cette défunte tragédie; ils l'ont repré- « senlée telle qu'ils l'avaient donnée en 1734, sans y changer un seul mol, et « elle a été accueillie avec beaucoup d'applaudissements; les cnilroits qui « avaient été le plus siffles ont été ceux qui ont excité le plus de ballements « de mains.
« Vous me demanderez auquel des jugements je me liens. Je vous répondrai « ce que dit un avocat vénitien aux sérénissimes sénateurs devant lesquels il « plaidait : — Vos excellences, le mois passé, jugèrent de celte fat^on. et ce « mois-ci, dans la même cause, elles ont jugé tout le contraire; et toujours à « merveille : e sempre bene. »
l.On appelait premier commis, dans le« ministères do l'ancienne monarchie française, un fonctionnaire supérieur, qui éUil le ministre de fait, pour peu qu'il fût arrivé à ce poste par le talent, l'expcricnco et l'autorité qui les accompagne. Le nom du premier commis auquel Volli>ir© ée.rii celle lettre, digne objet de méditations pour les directeurs de la Presse moderne, ne nous est pas parvenu. Elle pourrait bien n'être adressée qu'à un personnage tictif.
Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron. Si Millon, Dryden, Pope et Locke n'avaient pas été libres, l'Angleterre n'aurait eu ni des poètes ni des philosophes : il y a je ne sais quoi de turc à proscrire l'imprimerie ; et c'est la proscrire que la trop gêner. Contentez-vous de réprimer sévèrement les libelles diU'amatoires, parce que ce sont des crimes; mais tandis qu'on débite hardiment des recueils de ces infâmes Calottes^ et tant d'autres productions qui méritent l'horreur et le mépris, souffrez au moins que Bayles entre en France, et que celui qui fait tant d'honneur à sa patrie n'y soit pas de contrebande.
Vous me dites que les magistrats qui régissent la douane de la littérature se plaignent qu'il y a trop de livres. C'est comme si le prévôt des marchands se plaignait qu'il y eût à Paris trop de denrées : en achète qui veut. Une immense bibliothèque ressemble à la ville de Paris, dans laquelle il y a près de huit cent mille hommes : vous ne vivez pas avec tout ce chaos ; vous y choisissez quelque société, et vous en changez. On traite les livres de même : on prend quelques amis dans la foule. Il y aura sept ou huit mille controversistes, quinze ou seize mille romans, que vous ne lirez point; une foule de feuilles périodiques que vous jetterez au feu après les avoir lues. L'homme de goût ne lit que le bon, mais l'homme d'État permet le bon et le mauvais.
Les pensées des bommes sont devenues un objet important de commerce. Les libraires hollandais gagnent un million
1. Association burlesque, satirique et licencieuse dont les membres portaient pour attribut une calotte de plomb et des grelots, et dans laquelle oa enrôlait, bon {?ré, mai f^ré, tous les liomriies considérabies du ti'm[)S.
2. Hayie, (Pierre), autour du Dictionnaire historique et critif/tie, auquel son nom reste aitactié. fl6;J7, 2 vol. in-folio; 1720, 4 vol. in-folio ; lS:iO-24, 16 vol. in- 8°) né au Cariât, comté de Foix, en 1647, mort h Roiterdam, en 1706, protestant converti au c,«tbolic. i«me ; il revint bientôt, par une seconde abjuration, à la telij^ion réformée. 11 appelle son Dirliimnaire uune com|iil'ition informe de pas.sa;;es cousus les uns à la queue des autres. » Voltaire a dit de lui : « Il est presque le seul compilateur qui ail du ffoùt ». Son Dictionnaire est par ordre alphabétique, l'arsenal de tous les doutes sur toutes les questions p'iiiosopliiqiies et reli>îieu«es. u C'est Montaij,'ne mis en dictionnaire avec di'wSDpperiifOis et jiist iiirations, » a-t-on ilit. Voir sa biograptiie dans lo Dictionnaire des littératures de M. G. Vapereau.
paFj an, parce que les Français ont eu de l'esprit. Un roman médiocre est, je le sais bien, parmi les livres ce qu'est dans le monde un sot qui veut avoir de l'imagination. On s'en moque, mais on le souffre. Ce roman fait vivre et l'auteur qui l'a composé, et le libraire qui le débite, et le fondeur, et l'imprimeur, et le papetier, et le colporteur, et le marchand de mauvais vin, à qui tous ceux-là portent leur argent. L'ouvrage amuse encore, deux ou trois heures, quelques femmes avec lesquelles il faut de la nouveauté en livres, comme en tout le reste. Ainsi, tout méprisable qu'il est, il a produit deux choses importantes : du profit et du plaisir.
Les spectacles méritent encore plus d'attention. Je ne les considère pas comme une occupation qui retire les jeunes gens de la débauche; cette idée serait celle d'un curé ignorant. Il y a assez de temps, avant et après les spectacles, pour faire usage de ce peu de moments qu'on donne à des plaisirs de passage, immédiatement suivis du dégoût. D'ailleurs on ne va pas aux spectacles tous les jours, et dans la multitude de nos citoyens il n'y a pas quatre mille hommes qui les fréquentent avec quelque assiduité.
Je regarde la tragédie et la comédie comme des leçons de vertu, de raison et de bienséance. Corneille, ancien Romain parmi les Français, a établi une école de grandeur d'âme; et Molière a fondé celle de la vie civile. Les génies français formés par eux appellent du fond de l'Europe les étrangers qui viennent s'instruire chez nous et qui contribuent à l'abondance de Paris. Nos pauvres sont nourris du produit de ces ouvrages, qui qous soumettent jusqu'aux nations qui nous haïssent. Tout bien pesé, il faut être ennemi de sa patrie pour condamner nos spectacles. Un magistrat qui, parce qu'il a acheté cher un office de judicature, ose penser qu'il ne lui convient pas de voir Cinna, montre beaucoup de gravité et bien peu de goût.
Il y aura toujours dans notre nation polie de ces âmes qui tiendi'ont du Goth et du Vandale; je ne connais pour vrais Français ({uc ceux qui aiment les arts et les encouragent. Ce goût commence, il est vrai, à languir parmi nous; nous sommes
des sybarites. Nous jouissons des veilles des grands hommes qui ont travaillé pour nos plaisirs el pour ceux du siècle à venir, comme nous recevons les productions de la nature; on dirait qu'elles nous sont dues. Il n'y a que cent ans que nous mangions du gland; les Triptolèmes qui nous ont donné le froment le plus pur nous sont indifférents; rien ne réveille cet esprit de nonchalance pour les grandes choses, qui se môle toujours avec notre vivacité pour les petites.
Nous mettons tous les ans plus d'industrie et plus d'invention dans nos tabatières et dans nos autres colifichets, que les Anglais n'eu ont mis à se rendre les maîtres des mers, à faire monter l'eau parle moyen du feu, et ù calculer l'aberration de la lumière. Les anciens Romains élevaient des prodiges d'architecture pour faire combattre des botes: et nous n'avons pas su depuis un siècle bâtir seulement une salle passable, pour y faire représenter les chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Le centième de l'argent des cartes suffirait pour avoir des salles de spectacle plus belles que le théâtre de Pompée; mais quel homme dans Paris est animé de l'amour du bien public? On joue, on soupe, on médit, on fait de mauvaises chansons, et on s'endort dans la stupidité, pour recommencer le lendemain son cercle de légèreté et d'indifférence. Vous, monsieur, qui avez au moins une petite place dans laquelle vous êtes à portée de donner de bons conseils, tâchez de réveiller cette léthargie barbare, et faites, si vous pouvez, du bien aux lettres, qui en ont tant fait à la France.
A M. DE CIDEVILLE
A Paris, ce 27 octobre 1733
Je le* plains fort s'il ne travaille pas; car il me semble qu'étant un peu fier et très gueux, si, avec cela, il est paresseux et
1. Il s'agit ici d'un certain abbé Linant, auquel oltaire, qui fut, toute sa ▼ie. empressé à obliger les gens de lettres, s'intéressait vivement, qu'il
ignorant, il ne doit espérer qu'un avenir bien misérable.
Personne n'est plus persuadé que moi que tous les hommes sont égaux; mais, avec cette maxime, on court risque de mourir de faim, si on ne travaille pas; et il lui sera tout au plus permis de se croire au-dessus de son état quand il aura fait quelque chose de bon. Mais jusque-là il doit songer qu'il est jeune, et qu'il a besoin de travail. Je ne lui dis pas le quart de tout cela, parce que j'aurais l'air d'abuser du peu de bien que je lui fais, ou de prendre le parti de ceux avec lesquels il s'est brouillé assez mal à propos. Encore une fois, pardonnez ces détails à la confiance que j'ai en vous, et à l'envie d'être utile à un homme que vous m'avez recommandé.
AU MÊME
Le 26 novembre 1733.
Il y a cinq jours, mon cher ami, que je suis dangereusement malade, d'une espèce d'inflammation d'entrailles; je n'ai la force ni de penser ni d'écrire. Je viens de recevoir votre lettre et le commencement de votre nouweWe Allégorie. Au nom d'Apollon, tenez-vous-en à votre premier sujet, ne l'étouflez point sous un amas de fleurs étrangères; qu'on voie bien nellement ce que vous vouiez dire; trop d'esprit nuit quelquefois à la clarté. Si j'osais vous donner un conseil, ce serait de songer à être simple, à ourdir votre ouvrage d'une manière bien naturelle, bien claire, qui ne coûte aucune attention à l'eaiprit du lecteur. N'ayez point d'esprit, peignez avec vérité, et votre ouvrage sera charmant. Il me semble que vous avez peine à écarter la foule d'idées ingénieuses qui se présente toujours à vous: c'est le défaut d'un homme supérieur, vous ne pouvez pas en avoir d'autre; mais c'est un défaut très dangereux. Que m'importe si l'enfant est
essaya de pousserai de faire travailler, et qui finit par le lasser par une pare«a3 et une ignorance égales à sa présomption.
étouffé à force de caresses, ou à force d'être battu? Comptez que vous tuez votre enfant en le caressant trop. Encore une fois, plus de simplicité, moins de démangeaison de briller; allez vite au but, ne dites que le nécessaire. Vous aurez encore plus d'esprit que les autres quand vous aurez retranché votre superflu.
Voilà bien des conseils que j'ai la hardiesse de vous donner; mais....
" Petimusque, damusque vicissimi. »
Celui qui écrit est comme un malade qui ne sent pas, et celui qui lit peut donner des conseils au malade. Ceux que vous me donnez sur Adélaïde sont d'un homme bien sain; mais, pour parler sans figures, je ne suis plus guère en état d'en profiter. On va jouer la pièce; jacta est aléa.
Adieu ; dites à M. de Forment combien je l'aime. Je suis trop malade pour en écrire davantage.
AU MÊME
16 avril 1735.
C'est une espèce de profanation à moi de ne vous écrire que de la prose, après les beaux exemples que vous me donnez; mais, mon cher ami,
« Carmina secessum scribentis et otia quaerunt^. »
Je n'ai point de recueillement dans l'esprit; je vis de dissipation depuis que je suis à Paris:
« Tendunt extorquere poematas ;........ »
mes idées poétiques s'enfuient de moi. Les affaires et les devoirs m'ont appesanti l'imagination; il faudra que je fass^: un tour à Rouen pour me ranimer.