Mahomet II, seule trajrédie de De La Noue
étrangers, des Asiatiques, des Américains, des Turcs, peuvent parler sur un ton plus fier, plus sublime :
« Major 6 longinquo'. »
J'aime un langage hardi, métaphorique, plein d'images, dans la bouche de Mahomet II. Ces idées superbes sont faites pour son caractère : c'est ainsi qu'il s'exprimait lui-même. Savez-vous bien qu'en entrant dans Sainte-Sophie qu'il venait de changer en mosquée, il s'écria en vers persans qu'il composa sur-le-champ : « Le palais impérial est tombé; les oiseaux qui annoncent le carnage ont fait entendre leurs cris sur les tours de Constantin ! »
On a beau dire que ces beautés de diction sont des beautés épiques; ceux qui parlent ainsi ne savent pas que Sophocle et Euripide ont imité le style d'Homère. Ces morceaux épiques, entremêlés avec art parmi des beautés plus simples, sont comme des éclairs qu'on voit quelquefois enflammer l'horizon, et se mêler à la lumière douce et égale d'une belle soirée. Toutes les autres nations aiment, ce me semble, ces figures frappantes. Grecs, Latins, Arabes, Italiens, Anglais, Espagnols, tous nous reprochent une poésie un peu trop prosaïque. Je ne demande pas qu'on outre la nature, je veux qu'on la fortifie et qu'on l'embellisse. Qui aime mieux que moi les pièces de l'illustre Racine? qui les sait plus par cœur? Mais serais-je fâché que Bajazet, par exemple, eût quelquefois un peu plus de sublime?
« Elle veut, Acomat, que je l'épouse. — Eh bien ! »
(Acte II, scène m.)
M Tout cela finirait par une perfidie!
'« J'épouserais! et qui? (s'il faut que je le die)
« Une esclave, attachée à ses seuls intérêts...
« Si votre cœur était moins plein de son amour, « Je vous verrais, sans doute, en rougir la première * Mais, pour vous épargner une injuste prière,
I « Major e longinquo rcTerentia. » {Tacite, Vie d'Agricole.)
lOG LETTRES CHOISIES
« Adieu; je vais trouver Roxane de ce pas. ,< Et je vous quitte. — Et moi je ne vous quitte pas. »
(Acte II, scène v.)
« Que parlez-vous, madame, et d'époux, et d'amant? « 0 ciel ! de ce discours quel est le fondement? « Qui peut vous avoir fait ce récit infidèle?...
« Je vois enfin, je vois qu'en ce même moment H Tout ce que je vous dis vous touche faiblement. a Madame, finissons et mon trouble et le vôtre; « Ne nous affligeons point vainement l'un et l'autre. « Roxane n'est pas loin, » etc.
{Acte III, scène iv.)
Je vous demande, monsieur, si, à ce sLyle, dans lequel tout le rôle de ce Turc est écrit, vous reconnaissez autre chose qu'un Français qui s'exprime avec élégance et avec douceur? Ne désirez-vous rien de plus mâle, de plus fier, de plus animé dans les expressions de ce jeune Ottoman qui se voit entre Roxane et l'empire, entre Atalidc et la mort! C'est à peu près ce que Pierre Corneille disait, à la première représentation de Bajazet^ h un vieillard qui me l'a raconté : « Cela est tendre, touchant, bien écrit; mais c'est toujours un Français qui parle. » Vous S(3ntez bien, monsieur, que cette petite réflexion ne dérobe rien au respect que tout homme qui aime la langue française doit au nom de Racine. Ceux qui désirent un peu plus de coloris à Raphaël et au Poussin ne les admirent pas moins. Peutêtre qu'en général cette maigreur, ordinaire à la versification française, ce vide de grandes idées, est un peu la suite de !a gêne de nos phrases et de notre poésie. Nous avons besoin de hardiesse, et nous devrions ne rimer que pour les oreilles; il y a vingt ans que j'ose le dire. Si un vers finit par le mot terre, vous êtes sûr de voir la guerre à la fin de l'autre ; cependant prononce-t-on terre autrement que père et mère ? Prononce-t-on sang autrement que camp .^Pourquoi donc craindre de faire rimer aux yeux ce qui rime aux oreilles? On doit songer, ce me semble, que l'oreille n'est juge que des sons, et non de la figure des caractères. Il ne faut point multiplier les obstacles sans nécessité, car -ulorb c'est diminuer les beautés. Il faut
des lois sévères, et non un vil esclavage. De peur d'êtrr; trop long, je ne vous en dirai pas davantage sur le style; j'ai d'ailleurs trop de choses à vous dire sur le sujet de votre pièce. Je n'en sais point qui fût plus difficile à manier ; il n'était conforme, par lui-même, ni à l'histoire ni à la nature. Il a fallu assurément bien du génie pour lutter contre ces obstacles. Je dois sans doute, monsieur, la faveur que je reçois de vous h M. de Cideville, mon ami de trente années; je n'en ai guère d'autres. C'est un des magistrats de France qui a le plus cultivé les lettres ; c'est un Pollion en poésie, et un Pjlade en amitié. Je vous prie de lui présenter mes remerciements, et de recevoir les miens. Je suis, monsieur, avec une estime dont vous ne pouvez douter, votre, etc.
A FRÉDÉRIC, PRL^XE ROYAL DE PRUSSE
Paris, septembre 1739.
Monseigneur, j'ai reçu à Paris les deux plus grandes consolations dont j'avais besoin dans cette ville immense, où régnent le bruit, la dissipation, l'empressement inutile de chercher ses amis qu'on ne trouve point; où l'on ne vit que' pour soimême; où l'on se trouve tout d'un coup enveloppé dans vingt tourbillons, plus chimériques que ceux de Descartes, et moins faits pour conduire au bonheur que les absurdités cartésien nés ne font connaître la nature. Mes deux consolations, monseigneur, sont les deux lettres dont Votre Altesse Royale m'a honoré, du 9 et du 15 août, qui m'ont été renvoyées à Paris, Il a faUu d'abord, en arrivant, répondre à beaucoup d'objections que j'ai trouvées répandues à Paris contre les découvertes de Newton. Mais ce petit devoir dont je me suis acquitté ne m'a point fait perdre de vue ce Mahomet dont j'ai eu l'honneur d'envoyer les prémices à Votre Altesse Royale. Voici deux actes à la fois. Si j'avais attajadu que cela fût digne de
1. L'éditioD Beuchot doDne « on ne vit que pour soi; » le sens général, la vérité, la Ittlre saÏTante. semblent indiquer : « ou ce vit pas pour soi «.
lOS LETTRES CHOISIES
vous être présenté, j aurais atteudu trop longtemps. Je les envoie comme une preuve de mon empressement à vcus plaire; et, pour meilleure preuve, je vais les corriger. Votre Altesse Royale verra si les horreurs que le fanatisme entraîne y sont peintes d'un pinceau assez ferme et assez vrai. Le malheureux Séide^ qui croit servir Dieu en égorgeant son père, n'est poiriL un portrait chimérique. Les Jean Châtel, les Clément, les iiavaillac, étaient dans ce cas, et, ce qu'il y a de plus horrible, c'est qu'ils étaient tous dans la bonne foi. N'est-ce donc pas rendre service à l'humanité de distinguer toujours, comme j'ai fait, la religion de la superstition; et méritais-je d'être persécuté pour avoir toujours dit, en cent façons différentes, qu'on ne fait jamais de bien à Dieu en faisant du mal aux hommes? Il n'y a que les suffrages, les bontés et les lettres de Votre Altesse Royale. qui me soutiennent contre les contradictions que j'ai essuyées dans mon pays. Je regarde ma vie comme la fête de Damoclès chez Denis. Les lettres de Votre Altesse Royale et la société de M'^^ la marquise du Châtelet sont mon festin et ma musique.
Mais de la persécution Le fer, suspendu sur ma tête, Corrompt les plaisirs de la fête Que, dans le palais d'Apollon, Le divin Frédéric m'apprête.
Sans cela, ma muse, enhardie Par vos héroïques chansons, Prendrait une nouvelle vie, Et, suivant de loin vos leçons.
Aux concerts de votre harmonie Oserait mêler quelques sons.
Mais, quoi! sous la serre cruelle De rimpitoyahle vaulour Voit-on la tendre Philomèle Chanter les plaisirs et lamour?
A peine suis- je arrivé à Paris, qu'on a été dire a l'oreille d'un grand ministre^ que j'avais composé l'histoire de sa vie, et que cette histoire critique allait paraître dans les pays