INTRODUCTION. XV
avec le titre de chambellan et la croix de l'ordre du Mérite, d'inévitables tracasseries lui gâtèrent ce séjour et créèrent entre le roi et lui une réciproque antipathie : il eut grand'peine à se dégager de toutes ces intrigues, à fuir la colère de Frédéric et les ressentiments de Maupertuis. Vers la fin de l'été de 1753, après le scandale de son arrestation à Francfort, il arriva, malade, désenchanté, et fort inquiet de l'avenir, sur la frontière de France, sans obtenir l'autorisation d'aller plus loin, de revenir à Paris ou de se fixer dans l'intérieur du royaume. Les détails de cette longue mésaventure remplissent, pendant trois années, sa correspondance, comme ils obsédèrent son esprit ; c'est l'époque la plus stérile de la vie de Voltaire : de 1748 à 1750, il avait donné, presque à la fois, Sémiramis, Oreste, Rome sauvée, Nanine: pendant son séjour en Prusse, il publia le Siècle de Louis XIV; mais il avait achevé cette œuvre si française avant de partir de France.
Son parti est enfin pris ; son incertitude et ses courses errantes ont cessé. Nous le trouvons installé, en 1755, près de Genève et près de Lausanne, à Monrion et aux Délices ; il achète Ferney et la jouissance du château de Tournay en 1758; il a un pied en France et un pied en Suisse ; il a donné à sa vieillesse, dont l'heure est venue, tout ce que l'ardeur périlleuse d'un esprit qui ne vieillit point comporte de stabilité et de tranquille assurance. Dès lors commence une troisième et dernière époque de sa vie, séparée de la seconde par les trois années d'un exil volontaire en Prusse, comme la seconde l'avait été de la première par un exil forcé en Angleterre. Son génie reste entier; mais il en modifiera l'emploi et l'application. Son personnage, sans cesse agrandi, prendra un aspect nouveau : c'est le philosophe, désormais, qui, dans Voltaire, dominera le poète ; sa puissante faculté dramatique et satirique, toujours aussi féconde et aussi variée, ne servira plus qu'à propager, illustrer et diversifier l'influence de séduction et de domination exercée pendant vingt ans sur l'Europe par le patriarche de Ferney.
Que d'œuvres et d'événements se pressent dans cet espace de vingt années, et marquent ce règne, qui, bien différent de la plupart des souverainetés politiques et des pouvoirs militaires, s'étend et s'affermit par sa durée ! Le succès de Tancrède en 1760, le commentaire de Corneille en 176t, le Traité delà tolérance en 1763, la défense des Galas et des Sirven, de 1762 à 1771, ses contes en vers et en prose, ses Epîtres à Horace et à Boileau^, se distinguent dans la foule des productions que multiplie, sans trêve ni repos, sur tous les sujets et sous toutes les formes, sa verve intarissable. G'est le moment où, surveillant avec vigilance la mêlée lointaine des opinions, qu'il