‹ Lettres choisiesChapitre 106 sur 456 · LETTRE L. — A M. HELVÉTIUS · texte numérisé non relu

LETTRE L. — A M. HELVÉTIUS

A Girey, ce 4 décembre 1718.

Mon très cher enfant, pardonnez-moi l'expression, la langue du cœur n'entend pas le cérémonial ; jamais vous n'éprouverez tant d'amitié et tant de sévérité : je vous renvoie votre É pitre apostillée ^, comme vous l'avez ordonné. Vous et votre ouvrage vous méritez d'être parfaits. Qui peut ne pas s'intéresser à l'un et à l'autre ? M""® la marquise du Châtelet pense comme moi : elle aime la vérité et la candeur de votre caractère ; elle fait un cas infini de votre esprit; elle vous trouve une imagination féconde ; votre ouvrage lui paraît plein de diamants brillants ; mais qu'il y a loin de tant de talents et de tant de grâces à un ouvrage correct ! La nature a tout fait pour vous; ne lui demandez plus rien ; demandez tout à l'art; il ne vous manque plus que de travailler avec difficulté. Vingt bons vers en quinze jours sont malaisés à faire ; et, depuis nos grands maîtres, ditesmoi, qui a fait vingt bons vers alexandrins de suite ? Je ne connais personne dont on puisse en citer un pareil nombre. Et voilà pourquoi tout le monde s'est jeté dans ce misérable style marotique % dans ce style bigarré et grimaçant, où l'on allie monstrueusement le trivial et le sublime, le sérieux et le comique, le langage de Rabelais*, celui de Villon % et celai de nos jours. A la bonne heure,

1. Fila d'un habile médecin d'origine hollandaise, Helvétius, né en 1715, était à vingt-trois ans, en 173S, un élégant et fastueux fermier-général qui cultivait la poésie et s'essayait au rôle de protecteur des gens de lettres En 1750, il résigna sa charge, dont les revenus étaient de 300,000 fr. par an, et se consacra à la philosophie. Son ouvrage le plus célèbre, intitulé Be V Esprit, parut en 1758. Helvétius mourut en 1771.

2. Début poétique du jeune fermiergénéral : Eijître sur l'étude. — Apostillée. couverte d'apostilles ou d'an- Qotations.

3. Marotique, style imité du vieux langage, dont Clément Marot était alors le plus ancien représentant connu.

4. Né en 1483, Rabelais publia, de 1533 à 1552, Gargantua et Pantagruel.

Il mourut en 1553.

5. François Corbueil, dit Villon, poète parisien, né en 1431, mort à une époque inconnue. C'était un enfant du peuple, né avec le génie de la poésie. Sa vie se passa en espiègleries, farces, brigandages de temps en temps punis de la prison. Ses vers se sentaient de cette existence vagabond et ignoble, mais on y voit étincelc»

qu'un laid visage se coiivre de ce masque. Rien n'est si rare que le beau naturel ; c'est un dou que vous avez ; tirez-en donc, mon cher ami, tout le parti que vous pouvez ; il ne tient qu'à vous. Je vous jure que vous serez supérieur en tout ce que vous entreprendrez ; mais ne négligez rien. Je vous donne un bon conseil, après vous avoir donné de bien mauvais exemples. Je me suis mis trop lard à corriger mes ouvrages ; je passe actuelle, ment les jours et les nuits à réformer la Henriade, Œdipe^ Brutus et tout ce que j'ai jamais fait. N'attentiez pas comme moi;

Si noies sanus, curres hydropicus *

Je songe à guérir mes maladies ; mais vous, prévenez celles qui peuvent vous attaquer. Puisque vous cbanlez Vctude avec tant d'esprit et de courage, ayez le courage de limer cette production vingt fois ^; renvoyez-la-moi, et que je vous la renvoie encore. La gloire, en ce métier-ci, est comme le royaume des cieux, et violenti rapiunt illud. Que je sois donc votre directeur pour ce royaume des belles-lettres ; vous êtes une belle âme à diriger. Continuez dans le bon chemin, travaillez; je veux que vous fassiez aux belles-lettres et à la France un honneur immortel. Plutus^ ne doit être que le valet de chambre d'Apollon; le tarif* est bientôt connu, mais une épîlre en vers est un terrible ouvrage. Je défie vos quarante fermiers généraux ^ de le faire. Adieu; je vous embrasse tendrement ; je vous aime comme on aime son fils. ]\P° du Ghâtelet vous fait les compliments les plus vrais ; elle vous écrira, elle vous remercie.

de rares beautés. Réunis sous le titre de Petit Testament et de Grand Testament, ils ont été publiés pour la première fois en 1489.

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