‹ Lettres choisiesChapitre 12 sur 456 · T. IT, p. 652. Edit. de · texte numérisé non relu

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et qui se déploie, s'anime et se colore, avec uue étonnante vivacité, dans le plus naturel et le moins étudié des récits. Il nous reste à caractériser les mérites littéraires de ce recueil, puis à expliquer l'idée générale et le dessein de notre nouvelle édition.

Appréciation littéraire de la correspondance de Voltaire.

Pour apprécier dignement le mérite littéraire de cette correspondance qui dans sa rapide simplicité prend toutes les formes et touche avec grâce à tous les sujets, nous ne pouvons mieux faire que de citer l'opinion exprimée et motivée en termes excellents par l'un des maîtres de la critique contemporaine, dont la ferme raison est relevée d'un goût si pénétrant et si fin.

« Voltaire épistolier, dit M. Nisard, remplit toute l'idée que nous nous faisons de l'esprit. Il a d'abord l'esprit de bon sens; c'est cet esprit qui, dans nos premiers conteurs, naît tout formé, et, parmi tant de mots et de tours destinés à la refonte, crée un français qui ne changera pas. Dans Molière, dans La Fontaine, dans Lesage, c'est une moitié charmante et immortelle de la littérature. Nous avons beaucoup de cet esprit-là dans nos jugements sur les autres, fort peu dans nos jugements sur nous-mêmes. Personne n'en a eu plus que Voltaire. On a dit de lui : Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'es tout le monde. Oui, mais cet esprit de tout le monde, c'est encore le sien.

» Il a de Gil Blas la raillerie souriante qui effleure le travers de chacun, et dont l'écrivain ne s'exempte pas lui-même. Seulement, dans Gil Blas, elle est si discrète, qu'elle semble involontaire, et que l'auteur en paraît à peine averti. Dans Voltaire, elle est plus près du trait, et le premier qui s'en doute, c'est Voltaire lui-même. Celui là peut rire d'avance de ses saillies, il est sur de n'en pas rire tout seul.

» Il y a une autre sorte d'esprit qui fait presque toujours compagnie à la raillerie enjouée, c'est l'art de louer, aussi en perfection dans notre pays que l'art de railler. Dans l'opinion des étrangers, c'est notre travers. En tout cas, ne l'a pas qui veut, et peut-être ne nous le reprochent-ils que parce qu'ils nous l'envient. A les entendre, c'est pur badinage de civilité, où la sincérité manque. Il est très vrai que l'art de louer n'est pas une vertu héroïque ; mais c'est encore moins un vice. Le fond est cette bienveillance sincère, quoique un peu à la surface, qui nous porte à louer ceux qui nous plaisent ou nous foDt du bien. Si les causes qui brouillent les hommes, plus

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nombreuses que celles qui les rapprochent, viennent à changer nos sentiments, est-ce à dire qu'au moment où nous les exprimions, nous n'étions pas sincères ? Cette sincérité, ne fùt-elle que provisoire, donne à la louange, sous une plume française, ce naturel, cet air d'abandon, dont elle tire tant de prix. Elle est d'ailleurs reçue comme elle est donnée, et cet échange est un des agréments de la société française ; pourquoi ne dirais-je pas un de ses bonheurs ?

» Voltaire y est exquis. Nul n'a éprouvé plus souvent ni plus sincèrement ces amitiés qui naissent d'une convenance passagère. Railler ne lui est pas plus naturel que louer. Voltaire a un grand art : il nous fait goûter des louanges qui ne sont pas pour nous... Outre l'art de louer les autres, il y a dans la Correspondance l'art de recevoir leurs louanges. Je ne sais pas si celui-là n'est pas plus difficile. L'homme qui reçoit une louange est si disposé à s'en faire l'écho, et encore cette sorte d'écho qui renvoie plusieurs fois le son ! Il est poussé sur une pente où déjà il glisse, et s'y retenir demande tant de vertu ! Voltaire y réussit, et sa vertu ne sent pas la peine. Il ne paraît s'estimer que par égard pour l'estime qu'on lui témoigne. Il ne prend pas tout ce qu'on lui donne, bon moyen de s'assurer ce qu'il garde. Une louange prise au pied de la lettre, et, si j'osais le dire, avalée gloutonnement, est à demi regrettée de celui qui la donne. Quand nous louons les gens, nous aimons qu'ils nous fassent résistance; cela nous y entête, et nous redoublons, plus jaloux de les convaincre de notre bon goût que de les persuader de leur mérite. Que de louanges ainsi renchéries Voltaire ne s'est-il pas attirées en se dérobant à des louanges ordinaires !

» Otez du discours d'un homme d'esprit ce qui est pensée ou sentiment juste, raillerie fine, louange délicate, il reste encore quelque chose, qui ne nous apprend rien et pourtant qui n'est pas de trop. Voltaire est plein de ce superllu, si nécessaire. Mais à quoi bon énumérer lourdement des choses si légères? En fait de genres d'esprit, il n'est guère plus aisé de trouver celui qui manque à Voltaire, que de définir tous ceux qu'il a. Il lui manque l'esprit précieux; je dis l'esprit, parce qu'on n'est pas précieux sans beaucoup d'esprit : témoin les héros du genre, au temps de Voltaire, Fontenelle, Marivaux qui, en y mettant ou plutôt en y gâtant beaucoup de très bon esprit, rendaient le défaut si tentant. Il n'y a pas une phrase de style précieux dans la Correspondance, pas même dans'les louanges, où l'on est enclin à raffiner et où l'on ne craint pas les scrupules du goût dans bs gens qu'on loue.

» S'il y avait à préférer dans l'excellent, je préférerais, parmi ces lettres, celles dont le sujet est littéraire. Je voudrais qu'on en fit un recueil. Ce cours de littérature, sans plan et sans des-

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sein, cette poétique sans dissertation, cette rhétorique sans règle d'école, seraient un livre unique. Voltaire parle des choses de l'esprit comme on en parle entre honnêtes gens qui songent plus à échanger des idées agréables qu'à se faire la leçon. Les genres sont sentis plutôt que définis, et leurs limites plutôt indiquées comme des convenances de l'esprit humain que jetées au travers des auteurs comme des barrières. Le goût n'est pas une doctrine, encore moins une science; c'est le bon sens dans le jugement des livres et des écrivains. La vérité, au lieu de s'imposer, se donne comme un plaisir d'esprit dont Voltaire nous invite à essayer. Il y a des prescriptions, des conseils, car il faut bien que le temple du goût ait une enceinte sacrée ; mais quiconque sait n'être pas ennuyeux a le droit d'y entrer, fût-ce par la brèche.

» Les erreurs de cet esprit si juste sont des jugements intéressés, où il a pris sa commodité pour règle. S'il n'admire pas Homère, c'est qu'il ne sait pas le grec, et qu'il croit enrichir la Henriade de ce qu'il ôte à Vlliade. Il critique Montesquieu, Bulfon, J.-J. Rousseau, parce qu'ils font trop parler d'eux. Cependant nul n'a plus admiré leurs qualités. Son goût leur rend alors plus que son humeur ne leur a ô^é, et sa justice fait plus de bien que sa partialité n'a fait de mal. Aussi je ne sache pas de meilleur guide que sa correspondance pour apprendre à lire et à juger les écrivains des deux derniers siècles, et Voltaire lui-même *. »

Idée générale et dessein de cette nouvelle édition.

Forcé de nous borner, dans cette édition classique, à un nombre de lettres fort limité, nous avons voulu, du moins, que les lettres choisies dans une aussi vaste correspondance fussent disposées de façon à comprendre toutes les époques de la vie de Voltaire, à en présenter la suite et l'entier développement. Les premières datent de la fin de son séjour au collège, c'està-dire de l'été de 1711, et les dernières sont de la veille même de sa mort (30 mai 1778).

L'auteur des rétlexions que nous venons de citer déclare préférer les lettres dont le sujet est littéraire, et souhaite qu'on en forme un recueil : nous avons donné satisfaction à ce vœu et suivi ce conseil, en réservant à cettepartie de la correspondance la meilleure place dans notre livre, et nous y avons trouvé l'occasion d'utiles comparaisons entre les sentiments de Voltaire

i. Nisard, Histoire de la Littérature française, t. IV, p. 404-40ij,

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