LETTRE LIX. — A M. L'ABBÉ MOUSSINOT
Ce 12 juillet 1740.
Mon cher abbé, je reçois votre lettre du 9, par laquelle vous me mandez la banqueroute générale de ce receveurgénéral nommé Michel ; il m'emporte donc une assez bonne partie de mon bien^. Domiyms dédit ^ Dominus abstulit ; sii nomen Domini benedictum ! mais je suis assez résigné.
Souffrir nos maux en patience Depuis quarante ans est mon lot; Et l'on peut, sans être dévot, Se soumettre à la Providence.
J'avoue que je ne m'attendais pas à cette banqueroute, et que je ne conçois pas comment un receveur-général des finances de Sa Majesté Très-Chrétienne a pu tomber si lourdement, à moins qu'il n'ait voulu être encore plus riche. En ce cas, M. Michel a double tort. Je m'écrierais volontiers :
Michel, au nom de l'Eternel, Mit jadis le diable en déroute; Mais après cette banqueroute, Que le diable emporte Michel!
Mais ce serait une mauvaise plaisanterie, et je ne veux me moquer ni des pertes de M. Michel, ni de la mienne.
Cependant, mon cher abbé, vous verrez que l'événe-
1. C'est à tort que, dans l'édition Beuchot, cette lettre est datée de juillet 1741. — V. Courtat, les Vraies lettres, etc., p. 213.
2, « Le sieur Michel m'emporte
32,500 livres, soit en rentes, soit en argent comptant. » (Lettre àThieriot, 6 octobre 1741.) 3. Job, ch. I, verset 21.
ment sera que les enfants de M. Michel resteront fort riches, fort bien établis. Le conseiller au Grand Conseil^ méjugera, si j'ai un procès devant l'auguste tribunal dont on est membre à beaux deniers comptant * . Son frère, l'intendant des Menus plaisirs du roi ', empêchera, s'il veut, qu'on ne joue mes pièces à Versailles ; et moi, moitié philosophe et moitié poète, j'en serai pour mon argent ; je ne jugerai personne, et n'aurai point de charge h la cour.
Je voudrais bien savoir le nom que prend en cour cet intendant des Menus, qui aura sans doute quitté celui de Michel pour le nom de quelque belle terre.
11 faudra aussi faire, je crois, opposition au scellé *, si cela se pratique, et si cela est utile. En un mot, donnezmoi, mon cher ami, tous les éclaircissements possibles.
Bonsoir; je vous embrasse du meilleur de mon âme. Consolez-vous delà déroute de Michel: votre amitié me console de ma perte.