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LETTRE LXIII. — A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE

A Herfordi, le 11 novembre 1740

Dans un chemin creux et glissant, Comblé de neiges et de boues, La main d'un démon malfaisant De mon char a brisé les roues.

J'avais toujours imprudemment Bravé celle de la fortune, Mais je change de sentiment; Je la fuyais, je l'importune, Je lui dis d'une faible voix :

« 0 toi qui gouvernes les rois, Excepté le héros que j'aime; 0 toi qui n'auras sous tes lois Ni son cœur, ni son diadème, Je vais trouver mon seul appui! Qu'enfin ta faveur me seconde ; Souffre qu'en paix j'aille vers lui; Va troubler le reste du monde. »

La Fortune, Sire, a été trop jalouse de mon accès auprès de Votre Majesté ; elle est bien loin d'exaucer ma prière; elle vient de briser, sur le chemin d'Herford, ce carrosse qui me menait dans la terre promise. DuMolard* l'oriental, que j'amène dans les États de Votre Majesté suivant vos ordres, prétend. Sire, que, dans l'Arabie, jamais pèlerin de la Mecque^ n'eut une plus triste aventure, et que les Juifs ne furent pas plus à plaindre dans le désert.

Un domestique va d'un côté demander du secours à

déric tardait à lui payer le traitement convenu, l'orientaliste revint à Paris où Voltaire l'employa à rédiger quelques écrits dont il lui fournissait le plan et les idées. C'est lui qui fit connaître à Voltaire la descendante de Corneille. Il mourut en 1772, laissant une traduction d'Homère dont le manuscrit a disparu.

3. Patrie de Mahomet, où. chaque musulman doit aller, au moins une fois, en pèlerinage. On y compte, chaque année, au mois de juillet, 80,000 pèlerins environ. Les intidèles ne peuvent en approcher qu'à une distance de trente à quarante kilomètres.

1. Ville de Westphalie, au confluent de l'Ata et de la Werra, à 24 kilomètres de Minden. On y voit un tombeau élevé en 1414 à la mémoire de Witikind. — Voltaire était parti de la Haye, le 5 ou le 6 novembre pour se rendre à Rheinsberg. Herford était sur sa route.

2. Cet orientaliste lui avait été recommandé par Thieriot, et par le président Hénault dont il était le bibliothécaire. Né en 1709, Dumolard s'était particulièrement occupé de linguistique. Voltaire le présenta à Frédéric qui recrutait alors des savants dans toute l'Europe pour peupler seg académies. Mais comme Fré-

des Vestphaliens * qui croient qu'on leur demande h boire ; un autre court sans savoir où. Du Molard, qui se promet bien d'écrire notre voyage en arabe et en syriaque, est cependant de ressource, comme s'il n'était pas savant. 11 va à la découverte, moitié à pied, moitié en charrelte ; et moi je monte en culotte de velours, en bas de soie et en mules % sur un cheval rétif.

Hélas! grand roi, qu'enssiez-vous cru En voyant ma faible figure Chevauchant tristement à cru Un coursier de mon encolure?

C'est ainsi qu'on vit autrefois Ce héros vanté par Cervante 3, Son écuyer et Rossinante, Égarés au milieu des bois.

Ils ont fait de brillants exploits, Mais j'aime mieux ma destinée; Ils ne servaient que Dulcinée, Et je sers le meilleur des rois.

En arrivant à Ilerford dans cet équipage, la sentinelle m'a demandé mon nom ; j'ai répondu, comme de raison, que je m'appelais don Quichotte, et j'entre sous ce nom. Mais quand pourrai-je me jeter à vos pieds sous celui de votre créature, de votre admirateur, de..., etc. * ?

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