LETTRE LXV. ^ A M. LE COMTE O'ARGENTAL
A Bruxelles», 22 août 1741.
Je ne VOUS écris guère, mon cher et respectable ami, mais c'est que j'en suis fort indigne. J'ai eu le temps de mettre l'histoire des musulmans en tragédie ; cependant
1. Voici la fin de cette lettre du cardinal, écrite à Issy : « Je serais inâniment touché que Sa Majesté prussienne pût trouver dans ma conduite quelque conformité avec ses principes; mais du moins puis-je vous assurer que je sens et regarde les siens comme le modèle du plus parfait et du plus glorieux gouvernement... Il a. la qualité de prince de trop; et s'il n'était qu'un simple particulier, on se ferait un bonheur de vivre avec lui en société. » [Corresp. générale de Voltaire, 1. MXLVII.)
2. Le zèle diplomatique, déployé par Voltaire en cette circonstance et un peu plus tard encore, ne fut inutile ni au gouvernement français, ni à lui-même. Au commencement de la guerre, Frédéric entra dans le jeu de la France, tout en ne consultant que ses propres intérêts; il attaqua l'Autriche, notre ennemie. Les services rendus par Voltaire ne contribuèrent pas peu à lui ramener l'esprit de la cour et à lui concilier la bienveillance de Louis XV.
3. Le comte d'Argental, né en 1700, mort en 1788, était fils de M. de Ferriol, receveur- général des finances, et neveu, par sa mère, de la fameuse M"* de Tencia et du cardinal arche-
vêque de ce nom. Son oncle paternel, M. dé Ferriol, fut ambassadeur de France à Constantinople, vers la fin du règne de Louis XIV : c'est lui qui acheta et envoya en France, en 1698, M"" Aïssé, prise tout enfant, par les Turcs dans le siège d'une ville de Circassie. — Le comte d'Argental, conseiller au parlement de Paris, amateur passionné et éclairé du théâtre, fut, jusqu'en 1778, le correspondant attitré et l'intermédiaire accrédité de Voltaire auprès de la Comédie- Française. C'est à lui le premier que le poète adressait le manuscrit de ses pièces, en sollicitant des conseils qu'il suivit très souvent. Aussi l'appelait-il son ange gardien. « Le comte d'Argental, a dit La Harpe, ressentait pour Voltaire une admiration vraie et sans aucune ostentation ; il adorait ses talents, comme il aimait sa personne avec la plus grande sincérité.
11 jouissait véritablement de ses confidences et de ses succès; il n'en était pas vain, il en était heureux. » Une dame de sa société disait de lui • qu'il vivait de Voltaire, i
4. Après son voyage à Rheinsberg et à Berlin, Voltaire était revenu à Bruxelles, où il resta jusqu'au mois d'octobre 1741.
j'ai à peine mis un peu de réforme daus mon scélérat de Prophète K Toute l'Europe joue à présent une pièce * plus intriguée que la mienne. Je suis honteux de faire si peu de chose pour les héros du temps passé, dans le temps que tous ceux d'aujourd'hui s'efîorcent de jouer un rôle. Je compte en jouer un bien agréable, si je peux vous voir. M™° du Châtelet vous a mandé que le théâtre de sa petite guerre ' va être bientôt transporté à Cirey. Nous ne passerons à Paris que pour vous y voir *. Sans vous, que faire à Paris? Les arts, que j'aime, y sont méprisés. Je ne suis pas destiné à ranimer leur langueur. La supériorité qu'une physique sèche et abstraite a usurpée sur les belles-lettres commence à m'indigner. Nous avions, il y a cinquante ans, de bien plus grands hommes en physique et en géométrie qu'aujourd'hui % et à peine parlait-on d'eux. Les choses ont bien changé. J'ai aimé la physique*, tant qu'elle n'a point voulu dominer sur '' la poésie ; à présent qu'elle écrase tous les arts, je ne veux plus la regarder que comme un tyran de mauvaise compagnie. Je viendrai à Paris faire abjuration entre vos mains. Je ne veux plus d'autre étude que celle qui peut rendre la société plus agréable et le déclin de la vie plus doux. On ne saurait parler physique un quart d'heure et