LETTRE LXVIII
DE VAUVENARGUESi.
Jeudi, 4 avril 1743.
Aimable créature, beau génie, j'ai lu^ votre premier manuscrit, et j'y ai admiré cette bauteur d'une grande âme qui s'élève si fort au-dessus des petits brillants des Isocrates ^ Si vous étiez né quelques années plus tôt, mes ouvrages en vaudraient mieux; mais au moins, sur la fin de ma carrière *, vous m'affermissez dans la route que vous suivez. Le grand, le pathétique, le sentiment, voilà mes premiers maîtres ; vous êtes le dernier. Je vais vous lire encore. Je vous remercie tendrement. Vous êtes la plus douce de mes consolations dans les maux qui m'accablent.
LETTRE LXIX. — AU MÊME, k NANCY «.
Paris, le 15 avril 1743.
J'eus l'honneur de dire hier à M. le duc de Duras * que je venais de recevoir une lettre d'un philosophe plein
1. Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, né â Aix en 1715, avait vingt et un ans de moins queVoltaire.
Il était alors capitaine au régiment du roi et avait l'ait la campagne de 1734 et celle de 1741, mais sa santé délicate et les dégoûts qu'il avait essuyés dans sa carrière le détachaient insensiblement de la profession des armes, et l'inclinaient du côté de la littérature. Il avait déjà ébauché ses Béflexions et ses Maximes, et c'est ce premier essai qu'il adressa à Voltaire en manuscrit, au printemps del743. Ainsi commença lour amitié, brusquement terminée'par la mort de Vauvenargues en 1747; cette lettre, qui f.iit honneur à 1 àme de Voltaire, est la seconde en date de celles que le poète déjà si célèbre a écrites au jeune ofûcier moraliste. La premièie, qui n'est qu'un court billet, est du 10 février de la même année.
2. Voltaire était alors à Paris; il avait quitté Bruxelles vers la fin de 1742, et avait passé l'hiver à s'occuper de la mise en scène de Mérope (jouée le 20 février 1743), de sa candidature à l'Académie française, et des tracasseries que lui suscitaient à
cette époque ses ennemis et ses rivaux, l'évèque de Mirepoix, Boyer, le ministre Maurepas et Crébillon. — V. Desnoiresterres, t. ii, p. 343-375.
3. Voltaire s'exprime sur ce prince des orateurs diserts et des écrivains fleuris, comme en avait parlé Fénelon dans la Lettre à l'Académie : « L'art se décrédite lui-même; il se trahit en se montrant. » f§ iv.)
4. Il avait déjà 49 ans et le sentiment de ses soufiFrances continuelles semblait lui présager une mort prématurée : peut-être aussi parlait-il de la sorte parce qu'il écrivait à un malade. De là cette allusion finale a aux maux qui l'accablent. »