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Causeries du Lundi, t. XIII, p

LETTBB ir«. — A M. FYOT DE LA MARCHE i

A Pari?, ce 8 mai (1711)

Monsieur,

Ma lettre va augmenter le nombre de celles que vous recevez de ce pays-ci ; chacun s'y dispute et l'honneur d'avoir perdu le plus en vous perdant et l'avantage d'être le premier à vous écrire ; je ne me suis rendu que sur le dernier article, et je n'ai pu vous écrire qu'aujourd'hui parce que je reviens actuellement de la campagne^ : je ne vous dirai point combien votre éloignement m'afflige ; si une petite absence d'un jour ou deux vous a pu faire dire

Bien tristement j'ai passé ma journée 3,

1. On a de Voltaire cinq lettres qu'il écrivit lorsqu'il était élève de philosophie au collège Louis-le-Grand. Ces lettres, fort peu connues, sont authentiques : nous les avons lues dans l'original. M. Henri Beaune, qui les avait découvertes au château de Grosbois (Côte-d'Or), les a publiées, chez Amyot, en 1867, avec une notice intitulée : Voltaire au Collège. U nous a semblé que, dans un recueil destiné aux classes, les lettres de ce collégien de 1711, qui avait déjà tout son esprit, devaient trouver place. Nous en donnons trois, intéressantes à plus d'un titre. Toutes les cinq sont adressées au jeune Fyot de la Marche, fils d'un président à mortier au parlement de Bourgogne, et qui fut luimême premier président de ce parlement en 1745. L'ami de Voltaire avait quitté le collège au milieu de l'année de philosophie : celui-ci, forcé d'y rester jusqu'aux vacances, lui exprime

ses regrets et lui donne des nouvelles de la maison. — Dans le texte original, ces lettres sont écrites d'après l'orthographe de 1711; nous avons cru devoir y substituer l'orthographe moderne, comme on l'a fait depuis longtemps pour toute la correspondance de Voltaire.

2. Le collège possédait une vaste et belle maison de campagne àGentiily, à cinq kilomètres de Paris : on 'y conduisait souvent les élèves pendant l'été, et parfois même on y faisait la classe. — Peut-être aussi s'agit-il d'une excursion faite par Voltaire à Châtenay, près de Sceaux, où son père possédait une maison de campagne. Il y fut relégué, par ordre du régent, à sa sortie de la Bastille, eo

3. Allusion à une lettre récente, écrite par Fyot de la Marche à sci amis restés au collè^'e.

je puis à présent vous dire avec plus de raison ; Bien tristement je passe mon année

Je finirais en vers, mais le chagrin n'est point un Apollon pour moi et j'aime autant dire la vérité en prose. Je vous assure sans fiction que je m'aperçois bien que vous n'êtes plus ici; toutes les fois que je regarde par la fenêtre, je vois votre chambre vide ^ ; jene vous entends plus rire en classe; je vous trouve de manque partout, et il ne reste plus que le plaisir de vous écrire, et de m'entretenir de vous avec vos amis ^ On m'a flatté de l'espérance de vous revoir au mois d'août, je crois que vous aurez la bonté de me le faire savoir; je ferais volontiers un voyage en Bourgogne^ pour vous dire de bouche tout ce que je vous écris; votre départ m'avait si fort désorienté que je n'eus ni l'esprit ni la force de vous parler, lorsque vous me vîntes dire adieu ; et le soir que je soutins ma thèse*, je répondis aussi mal aux argumentants qu'à l'honnêteté que vous me fîtes : comme dans peu je soutiendrai ^ encore, j'aurais grand besoin de vous voir pour me remettre un peu.

1. A Louis- le-Grand, où Ion comptait envi.-oD cinq cents internes, quelques élèves privilégiés occupaient seuls une cliambre avec un valet pour les servir et un préceifteur pour les diriger. Trente ou quarante chambres étaient occupées de cette sorte. D'autres pensionnaires suivaient un régime mixte ; on les répartissait dans des chambrées de cinq élèves, dont chacune était surveillée par un profès. U y avait quarante ou cinquante groupes de ces « chambristes » , comme on les appelait, et le jeune Arouel passa sept années (1704- 1711) dans un de ces groupes qui eut pour surveillant le P. Thoulier, devenu plus tard l'abbé d'Olivet. Une partie du pensionnat se trouvait donc exceptée de la refile commune.

2. Ces amis étaient, apparemment, ceux de Voltaire lui-même, ceux qui figureront un jour dans la correspondance générale : Richelieu, les deux d'Argcnson, Cideville, d'Argrntal, Pont de Veyle, Longueil de Mai-

sons, Legouz de Gerland, autre bourguignon, destiné à devenir grand bailli d'épée à Dijon.

3. Au château de la Marche en Bresse (arrondissement de Chàionssur-Saône), marquisat qui appartenait au président et dont il portait le titre.

4. Une double soutenance j)ublique complétait, pour chaque élève, le cours de philosophie; ces deux examens, dont chacun s'appelait un « demi-acte » , étaient subis à quelques mois d'intervalle, le dernier avec quelque solennité, en présence des patents et des amis de la famille.

M. Emond, dans son Histoire du Collège Louis-le-G^aiid, cite un compte rendu de la thèse soutenue par le fils cleLouvois en 1681 (P. 3a7). — U a extrait cette citation du Mercute de

5. Voltaire ne soutint pas ce second a demi-acte » ; il en informa son ami par une lettre du 3 juin suivant.

Au reste, cette lettre-ci n'est que la préface des autres et je prétends vous écrire toutes les semaines sur un ton un peu plus gai que celui-ci. En attendant je suis et serai toujours avec un profond respect^ et toute l'amitié possible votre très humble et très obéissant serviteur.

LBTTRB II. — AU MÈIIIE

A Paris, ce 23 du mois de mai (1711)

Monsieur,

Tout frais moulu d'une retraite, tout nouvellement débarqué du noviciat^, muni de cinquante sermons, je viens pour surcroît de consolations de recevoir votre lettre : je vous fais réponse en m 'endormant, mais fort éveillé sur votre chapitre. Ma solitude de huit jours m'apprend à être ici un peu solitaire ; mais que je renoncerais volontiers à cette vie monastique pour avoir le bonheur devons voir! Car enfin, lorsqu'on est seul, outre qu'on est souvent en danger de trouver la compagnie ennuyeuse', il faut du moins avoir quelqu'un à qui on puisse dire que la solitude est agréable. Si j'avais appris des nouvelles au noviciat, je vous en dirais, mais je n'avais point de commerce avec le monde : je vous dirai seulement que M. Feydau* vous a suivi de près, et qu'il s'est envolé comme vous ; je ne sais si je devrais souhaiter auesi la clef des champs; si vous avez pris votre volée le premier tout lourd que vous êtes, c'est que vous avez de meilleures ailes que moi.

1. Ce mot qui étonne ici, peut s'expliquer par les usages et les convenances du lemps : le jeune Fyot de la Marche, fils d'un président marquis, devait être un jour comte de Bosjan, baron de Montpont, et enfin marquis, après la mort de son père.

Arouet n'était que le fils d'un bourgeois de Paris, ancien notaire au Châtelet et receveur des épiées de la Cour des comptes.

2. Ces retraites, assez fréquentes dans les collèges de la compagnie, avaient lieu, comme le dit Voltaire, au noviciat.

3. Réflexion épigrammatique, déjà faite par Balzac et Voiture, et dont Voltaire s'est souvenu.

4. Il y a eu au dix-huitième siècle un intendant de Rouen du nom de Feydeau; peut-être est-ce lui qui est ici désigné.

N'ayant donc point de nouvelles à vous apprendre, et ne voulant point borner ma lettre à dix ou douze lignes, je vous dirai ce que je vous ai déjà dit si souvent, mais comme je sors de retraite ce sera en style de dévot que je dirai que j'ai pour vous une singulière dévotion, que je pousse mainte fois plusieurs pieuses affections en votre endroit : je vois bien que ce n'est pas là mon langage ; ain.^i pour continuer, je veux revenir à mon naturel, et répondre à votre lettre, dont j'ai fait la critique, et dont je vous envoie ici quelques errata. La première faute à corriger, ce sont les compliments que vous me faites, la seconde c'est lindifférence que vous avez pour le souvenir que j'ai de vos ouvrages; troisième faute, vous dites que vous êtes bien aise que je pense souvent à vous, au lieu de souvent mettez toujours. Quatrièmement, vous pensez beaucoup à moi et à quelques autres philosophes; corrigez cette façon de parler, et mettez à des philosophes' .

Voilà à peu près ce que j'avais à vous dire touchant les errata de votre lettre, vous ne pouvez pécher que par trop de bonté pour moi, car pour le style et les pensées, ce n'est pas ce qu'on y peut reprendre ; c'est la différence qu'il y a de vous à moi; il n'y a de mauvais dans ma lettre que la manière dont je l'écris, et je ne crains point que vous m'envoyiez un errata quand je vous dirai que lout le collège a fait en vous une grande perte, qu'il n'y a personne qui ne vous estime et ne vous aime, enfin que lout k' monde est dans les mêmes sentiments pour vous : je vous prie de ne point manquer à me faire savoir de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez ; pour moi, je vous écrirai tous les huit jours et lâcherai de vous mander les nouvelles du collège et de Paris. Et c'est avec sincérité et avec toute l'affection et tout le respect possible que je suis et serai toujours votre très humble et très obéissant serviteur et ami - .

1. Ce n'est pas seulement le style, Mit: « A Monsieur, Monsieur de la ee sont aussi les pensées qui, dans J Marche, fils de Monsieur de la Marcelte lettre, annoncent déjà Voltaire, j che, président à mortier de Dijon. A

ï. Sur Vadresse de ces lettres on | Gliaalons-sur-Saonepour la Marche. »

DE VOLTAIRE. g

LETTRE III. — - AU MÊBIEl.

Monsieur,

J'ai différé deux ou trois jours à vous écrire afin de pouvoir vous dire des nouvelles de la tragédie que le Père Lejay^ vient de faire représenter; une grosse pluie a fait partager le spectacle en deux après-dînées, ce qui a fait autant de plaisir aux écoliers que de chagrin au Père Lejay ; deux moines se sont cassé le cou l'un après l'autre si adroitement qu'ils n'ont semblé tomber que pour servir à notre divertissement; le nonce de sa sainteté nous a donné huit jours de congé, M. Thevenard a chanté, le Père Lejay s'est enroué; le Père Porée ' a prié Dieu pour obtenir un bon temps ; le ciel n'a pas été d'airain pour lui, au plus fort de sa prière, le ciel a donné une pluie abondante; voilà à peu près ce qui s'est passé ici. Il ne me reste plus pour jouir des vacances que d'avoir le plaisir de vous voir à Paris, mais bien loin de pouvoir vous posséder, je ne puis même avoir le bonheur de contenter mon amitié par une plus longue lettre; la poste qui va partir me force de me dire à la hâte votre très humble et très obéissant serviteur et ami*.

1. Cette lettre n'est pas datée, mais elleest des premiersjours d'août 1711.

On sait, en effet, que la tragédie dont elle « dit des nouvelles » fut représentée le trois de ce mois à Louis- le- Grand et qu'elle fut suivie, deux jours après, a d'un ballet meslé de chants et de déclamation. »

2. L'un des deux professeurs de rhétorique de Louis-le-Grand, auteur de plusieurs tragédies et comédies de collège, d'une traduction française des Antiquités romaines de Denys d'Halicarnasse, publiée en 17-22, et d'un vaste recueil de compositions de rhétorique, en prose et en poésie latines, intitulé : Bioliotheca rhctorum (172b). Né en 16^7, il mourut en 1734. — Piorron, Voltaire et ses maî- /re«(1866), pages 96-120.

3. Célèbre professeur, collègue du P. Lejay et plus aimé que lui de ses élèves. Voltaire l'a souvent loué dans ses lettres. Né en 1667, il mourut en

LETTR. en. DE VOLTArr.E.

1741. Il a laissé des Harangues latines en deux volumes; des discours, orationes, en trois volumes; dos tragédies et des comédies latines, fabulas drarnaticx. — Titon du Tillet, Supplément au Parnasse français ; Goujet, Bibliothèque^ française '(t. XXXill) ; Alleaume, Aotice biographique et littéraire (Caen, 1854) ; PierroU; p. 68-

4. Les vacances de 1711 mirent fin à cette correspondance des deux collégiens, et la séparation, en se prolongeant, refroidit singulièrement leur amitié puisqu'ils restèrent un demi-siècle sans s'écrire. C'est scuiement en 1761 que Voltaire, établi à Ferney et Tourney, essaya de renoaor un commerce épistolaire avec le \i'.ésident de la Marche dont l'appui pouvait le servir auprès du parlement et contrebalancer l'influence du président de Brosses, son adversaire. La correspondance générale, dans l'édi-

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