LETTRE IV. — A M. L'ABBÉ DE CHAULIEU
De Gullia, 20 juin 17tfi.
Monsieur, vous avez heau vous défendre d'être mon maître, vous le serez, quoi que vous en disiez. Je sens trop le besoin que j'ai de vos conseils ; d'ailleurs, les maîlres ont toujours aimé leurs disciples, et ce n'est pas là une des moindres raisons qui m'engagent à être le vôtre. Je sens qu'on ne peut guère réussir dans les grands ouvrages sans un peu de conseils et beaucoup de docilité. Je me souviens bien des critiques que M. le grand prieur' et vous me fîtes dans un certain souper, chez M. l'abbé de Bussi *.
tion Beuchot, ne contient qu'une lettre de Voltaire à M. de la Marche ; elle est datée du IS janvier 1761 et porte le n" 3229. Mais ce renouvellement de correspondance ne s'arrêta pas là. M. Foisset, dans son étude sur Voltaire et le président de Brosses (1858) a publié vingt-quatre lettres écrites par le patriarche à son ancien canriarade, du 6 février 1761 au 3 mars 1 766. Fyot de la Marche, né en 1694, reçu conseiller, puis président à morti'er en 1718, nommé premier président en 1745, résigna sa charge à son fils en 1758 et mourut en 1768, dix ans avant Voltaire. Une lettre du 14 septembre 1761 nous apprend qu'il fit, cette même année et dans ce même mois, un voyage à Ferney et qu'il y passa huit jours.
1. L'abbé de Chaulieu, poète aimable et sceptique, fut l'un des premiers protecteurs de Voltaire. U l'introduisit dans la société du Temple, où figuraient le chevalier de Vendôme, grand prieur de France, l'abbé de Châteauneuf. parrain du jeune Arouet, les abbés de Bussy, Servien et Courtin, la Fare, le chevalier de SuUi, en un mot, la fleur des débauchés de bonne maison, et des libertins de bonne compagnie. Né en 1639, Chaulieu mourut en 1720. Voltaire, par reconnaissance, a placé ce brillant épicurien dans le Temple du Goût.
2. Soupçonné d'être l'auteur de poésies satiriques contre le régent, Voltaire, au mois de mai 1716, avait
été interné à Salli-sur-Loire par un ordre ainsi libellé : « Ordre au sieur • Arouet fils de sortir incessamment de la ville de Paris et de se rendre en celle de Sulli-sur-Loire, pour y demeurer jusqu'à nouvel ordre, à peine de désobéissance, révoquant à cet effet S. M. l'ordre qu'il a ci-devant reçu de se rendre à Tulle, n — Desnoircsterres, t. I, p. 107. L'exilé fut accueilli au château du duc de SuUi dont son père avait été le notaire et qu'il avait, d'ailleurs, connu au Temple.
3. Le chevalier de Vendôme, frère de l'illustre général de ce nom, résidait au Temple en qualité de grand prieur ou de premier dignitaire de l'ordre de Malte en Franco. Exilé en 1706, il rentra, sous la régence, en 1715, et mourut à 72 ans, en 1727.
C'était le plus robuste débauché de ce temps : « Il y a quarante ans, dit Saint-Simon, qu'il ne s'est couché qu'ivre. » {Mémoires, t. XII, 17).
Avec cela, spirituel et caustique, d'un goût plus délicat que ses mœurs, auteur de « jolies chansons » qui lui ont valu le surnom d'Altesse chansonnière: c'est le titre que Voltaire lui donne dans une épitre en vers, datée de 1715.
4. Second fils de Bussy-Rabutin^ et l'un des plus agréables causeurs de la société du dix-huilièmc siccle:
on l'avait surnommé « le dieu de la bonne compagnie. » Il fut évèquc de Lu^on et académicien.
Ce souper-là fit beaucoup de bien à ma tragédie*; et je crois qu'il me suffirait pour faire un bon ouvrage de boire quatre ou cinq fois avec vous. Socrate donnait ses leçons au lit^, et vous les donnez à table; cela fait que vos leçons sont sans doute plus gaies que les siennes.
Je vous remercie infiniment de celles que vous m'avez données sur mon épître à M, le Régent^ ; et quoique vous me conseilliez de louer, je ne laisserai pas de vous obéir.
Malgré le penchant de mon cœur, A vos conseils je m'abandonne.
Quoi! je vais devenir flatteur!
Et c'est Chaulieu qui me l'ordonne!
Je ne puis vous en dire davantage, car cela me saisit*. Je suis, avec une reconnaissance infinie, etc....