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LETTRE XC. — A LA MÊME

A Berlin, au château, le 26 décembre 1750.

Je vous écris à côté d'un poêle, la tête pesante et le cœur triste en jetant les yeux sur la rivière de la Sprée ', parce que la Sprée tombe dans l'Elbe, l'Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine, et que notre maison de Paris est assez près de cette rivière de Seine ; et je dis : « Ma chère enfant, pourquoi suis-je dans ce palais, dans ce cabinet qui donne sur cette Sprée, et non pas au coin de notre feu? » Rien n'est plus beau que la décoration du palais du soleil dans Phaéton *. M'^^ Astrua ^ est la

1. Allusion à l'animosité des partisans de Crébillon contre son rival.

Les orageuses rf-présentations de 5emiramis et à'Oreste avaient soulevé contre Voltaire d'ardentes inimitiés et provoqué de furieuses cabales. — Le premier sens d'exterminer est « chasser hors des frontières » \ Voltaire semble le rappeler ici :

Du milieu de mou peuple exterminez les [crimes.

2. M™ du Hausset, dans ses mémoires, prétend que les marchands d'estampes ^excités sans doute par les ennemis dé Voltaire et approuvés du lieutenant de police) colportaient alors dans les rues un portrait du poète grotesquement accoutré, en criant:» Voltaire, ce fameux Prussien.

Le voyez- vous avec son gros bonnet de peau d'ours, pour n'avoir pas froid? A six sols le fameux Prussien.» (T. m, p. 69.) Desnoiresterres, t. m, p. 449.

3. La Sprée, qui a sa source sur les confins de la Bohème et de la Saxe, se jette dans le Havel, au-des-

sous de Charlottembourg, vis-à-vis Spandau, et le Havel se jette dans rElbe. ^

4. Opéra de Quinault et de Lulli, joué en 1683 à Paris; on l'avait représenté sur le théâtre de Berhn dans les fêtes du mois d'août précédent, et accommodé au goût germanique.

« C'est un peu Phaéton travesti, écrivait Voltaire le 22 aoiit. Le roi a un poète italien, nommé Villati, à quatre cents écus de gages ; cet Orphée prend le matin an flacon d eau-de-vie, au lieu d'eau d Hippocrène, et dès qu'il est un peu ivre, les mauvais vers coulent de source. Je n'ai jamais rien vu de si plat dans une si belle salle, i « On allait après dîner à l'Opéra, dans cette grande salle de trois cents pieds de long, qu'un de ses chambellans nommé Knobersdorf avait bâtie sans architecte. Les plus belles Toix, les meilleurs danseurs étaient à ses gages. » (Mémoires de Voltaire, 1759).

5. Frédéric avait formé à Berlin une troupe d'Opéra, tirée d'Italie, dont la principale cantatrice était la signora Astrua.

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plus belle voix de l'Eiiiope; mais fallait-il vous qnillcp pour un gosier à loulades et pour un roi? Que j'.ti de remords, ma clière entant! que mon bonheur esî. empoisonné ! que la vie est courte ! qu'il est triste de chercher le bonheur loin de vous! et que de remords si on le trouve ^ !

Je suis à peine convalescent; comment partii'^? Le char d'Apollon s'cmljourberait dans les neiges détrempées de pluie qui couvrent le Brandebourg. Attendezmoi, aimoz-moi, recevez-moi, consolez-moi, et ne me grondez pas. Ma destinée est d'avoir affaire à Rome, de façon ou d'autre. Ne pouvant y aller, je vous envoie /?owe en tragédie, par le courrier de Hambourg % telle que je l'ai retouchée ; que cela serve du moins à amuser les douleurs communes de notre éloignement. J'ai bien peur que vous ne soyez pas trop contente du rôle d'Aurélie. Vous autres femmes vous êtes accoutumées à être le premier mobile des tragédies, comme vous l'ctos de ce monde. Il faut que vous soyez amoureuses comme des folles, qne vous ayez des rivales, que vous fassiez des rivaux; il faut qu'on vous adore, qu'on vous lue, qu'on vous legretle, qu'on se tue avec vous. Mai-, mesdames, Cicéron et Caton ne sont pas galants; César et Catilina n'étaient pas gens à se tuer pour vous. M:i chère enfant, je veux que vous vous fassiez homme pour lire ma pièce. Envoyez pi-ier l'abbé d'Olivet de vous prêter son bonnet de nuit, sa robe de chambre, et son Cicéron^ et lisez Rome sauvée dans cet équipage.

Pendant que vous vous arrangerez pour gouverner la république romaine sur le théâtre de Paris, et pour tra-

1. Arrivé en Prus?e depuis cinq mois, Voltaire y avait déjà essuyé des dégoût?. Mauperluis et d'Arnaud lui disputaient la faveur royale, et Frédéric lui avait donné quelques signes de défiance ou tout au moins d'indifférence. Une réconciliation se fit aux dépens de d'Arnaud qui fut chassé.

2.n ne s'agissait pas encore de quitter la Hrusse sans idée de retour.

mais simpiemi-nt d'aller passer quelques mois à Paris, de se rendre ensuite en Italie, pour y visiter Romtî et le Pape, et de retourner à Berlin, après une courte absence. Ce projet resta sans e.M'cution.

3. Hambourg (165,000 habitan'.s environ) est sur la rive droite de l'Elbe, près de son emboiicliurc dans la mer du Nonl. — Sur Hume sauvée, V. page 177, note t.

veslir en Caton et en Cicéron nos comédiens, je continuerai paisiblement à travailler au Siècle de Louis XIV ^^ et je donnerai à mon aise les batailles de Nervinde et d'Hochstedt . Variété, c'est ma devise. J'ai besoin de plus d'une consolation. Ce ne sont point les rois, ce sont les belles-lettres qui la donnent.

LETTRE XGl. ~ A M. DAfiGET^.

A Berlin, dimanche 20 février 1751.

Mon cher ami, j'espère encore être en état de venir vous embrasser mercredi ou jeudi; mais sur quoi peuton compter? Mylord TyrconnelP se porte mieux, et moi j'empire. Être absolument seul, sans secours, sans consolation d'aucune espèce, presque sans espérance, à quatre cents lieux de sa famille et de ses amis ; être privé par la violence de ses maux, de la ressource de la lecture et de l'étude; se voir mourir pièce à pièce, entre deux toits couverts de neige! voilà mon état; profitez de cet exemple*. Ménagez- vous jusqu'au temps où vous irez chercher une guérison sûre*. J'ai peur que vos jours et

1. V. page 65, note 4. — Nervinde (Neerwinden), village de Belgique où Luxembourg battit Guillaume 111, le 29 juillet 1693. — Hochsted, ville de Bavière, sur la rive gauche du Danube, où Villars battit les impériaux, le 20 septembre 1703, et où Marlborough et le prince Eugène battirent Tallard, le 13 août 1704.

2. Darget avait été d'abord secrétaire du marquis de Valori, envoyé de France en Prusse. En 1745, surpris avec son maître par un corps de Fandonrs à Jarowîtz en Bohème, il s était fait passer pour l'ambassadeur afin de sauver Valori, qui s'échappa, tandis qu'il fut pris luimême. Ce trait frappa Frédéric qui le chanta, plus tard, dans son poème burlesque, le Palladion. 11 choisit Darget pour son lecteur et son secrétaire. Darget, qui avait de l'influence sur Frédéric, servit très utilement Voltaire dans les tracasseries que le poète eut à subir pendant son séjour à Berlin.

3. Irlandais atlnché à la cause des Stuarls, qui s'f lait réfugié sur le con-

tinent et qui était alors à Berlin avec le titre de chargé d'affaires de France en Prusse. Il est ainsi dépeint dans uue lettre de Voltaire, du 12 janvier 1751 : « Pour mylord Tyrconnell, c'est un digne Anglais. Son rôle est d'être à table. Il a le discours serré et caustique, je ne sais quoi de franc, que les Anglais ont, et que les gens de son métier n'ont guère. Le tout fait un composé qui pLit. »

4. 0 Mon àme est morte et mon corps se meurt, » écrivait-il au même Darget dans une autre lettre. Depuis la fin de novembre 1750, Voltaire était en démêlé avec un banquier juif, Hirsch ou Hirscheli, pour une affaire de diamants et de billets de la banque Saxonne [la Steuer) achetés à bas prix et revendus avec bénéfice.

Celte contestation, qui devint fort grave et qui ne se dénoua que devant les tribunaux, fut une source de cruels ennuis pour Voltaire ; elle réjouit ses ennemis, indisposa l'opinion contr.i lui, et lui aliéna Frédéric. — V. Des noiresterres, t. iv, p. 1-2-2, 152.

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