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LETTRE XCV. — A LA MÊME

A Berlin, le 18 janvier 1752.

Nous avons perdu, au commencement de l'année, ce comte de Rothcmbourg, qui voulait que vous vinssiez faire un petit tour à Berlin avec M"*" sa femme ^ ; je ne sais si elle y viendra disputer son douaire. Il est mort h l'âge d'environ quarante ans. On dit toujours, quand on voit de ces morts prématurées, que la vie est un songe ; que les hommes ne sont que des ombres passagères ; qu'il ne faut pas compter sur un moment. On le dit ; et puis on agit, on fait des projets comme si on était immortel. Je ne suis pas sûr du lendemain ; pourquoi ne suis-je donc pas aujourd'hui auprès de vous ? J'aurai retiré mes fonds' avant que l'édition de Dresde ' soit finie, et alors je retirerai ma personne.

Nous avons su, après la mort du comte de Rothembourg, qu'il ne nous épargnait pas toujours dans les petites conférences qu'il avait avec Sa Majesté. C'est là l'étiquette des cours : on y dit du mal de son prochain aux rois, quand ce ne serait que pour les amuser. Je vois que tout le monde est courtisan.

Je me tâte pour savoir si je suis en vie ; cet hiver m'est encore plus fatal que le précédent. On n'a pourtant chaud en hiver que dans les pays froids. Vos petites cheminées de Paris, où l'on se rôtit les jambes pour avoir le dos gelé, ne valent pas nos poêles. Il semble qu'on ne se doute pas en France, pendant l'été, qu'il y a quatre saisons, et que l'hiver en est une. On dit que c'est bien pis en Italie, les maisons n'y sont faites que pour respirer le frais ; et, quand les gelées viennent, toute la nation grelotte.

1. V. page 198, noie 3. — Sur ce mot « douaire • V. page 196, note 4.

i. Il écrivait le iJ4 octobre 1751 :

I 11 me faudra un peu de temps pour retirer les fonds que j'avais fait venir dans ce pays-ci.» 11 s'agit^sait d'environ trois cent mille francs qu'il plaça ensuite en rentes viagères sur les

terres que le duc de Wurtemberg possédait en Franco. Dans les comptes des dernières années de ia vie de Voltaire, ce duc est inscrit pour une redevance annuelle de 62,500 francs.

3. L'édition complèie de ses œuvres qui s'imprimait à Dresde.

C'est une chose plaisante de voir ici des courtisans monter l'escalier avec un grand manteau doublé de peaux de loup ou de renard, et très souvent la fourrure en dehors. Cette procession fourrée m'étonne toujours, tandis que les dames vont les bras nus, la gorge découverte et l'amplitude bouffante du panier * ouverte à tous les vents. Je maintiens que les femmes ont plus de courage que les hommes, ou qu'elles ont plus de chaleur naturelle. Moi, qui en ai fort peu, je reste chez moi à mon ordinaire.

Ce qu'on vous a dit contre l'orthographe du Siècle de Louis XIV ïiQ me convertira pas ^ Je suis toujours pour qu'on écrive comme on parle; cette méthode serait bien plus facile pour les étrangers. Gomment est-ce qu'un palatin * de Pologne distinguerait François I" ou saint François d'avec un Français *? ne se croirait-il pas en droit de prononcer il voyoeV, il croyo?V, au lieu de dire il voyait, il crojait? x\ous avons conservé l'habitude barbare d'écrire avec un o ce qu'on pro n once avec un a; pourquoi? parce qu'on prononçait durement tous ces o autrefois ; parce que voyait, lisait, rimait avec explo?V^.

i. Jupon garni de baleines, qui soutenait la robe des femmes dans les modes du dix-huitième siècle.

2. C'est à la publication du Siècle de Louis X/V, en 1751, qu'il faut faire remonter l'application définitive de ce qu'on est convenu d'appeler l'orthographe de Voltaire. (Coilini, ??JOrt séiow auprès de Yoltaire, 1807, p. 31.) — Lord Chesterûeld, à qui l'auteur avait envoyé son livre de Berlin, tout en louant beaucoup l'ouvrage, a écrit, disait-il, par un homme de génie pour l'usage des gens d'esprit », se plaignait du changement introduit dans l'orthographe : « Il y a une affectation puérile, dont je souhaiterais que ce livre eût été exempt; c'est une subversion totale de l'orthographe anciennement établie.» (Lettres à son fils, t. m, p. 337-340, 13 avril 17o-2.)

3. Un palatin de Pologne était le gouverneur d'une province ou vayvodie. Tous les palatins étaient membres du sénat. Le roi les nommait : de là ce nom de palatins, officiers du roi ou du palais.

4. Dans ses précédents ouvrages, Voltaire avait essayé d'introduire et d'accréditer, partiellement du moins, la nouvelle orthographe. On lisait dans l'avertissementr de Zaïre, de l'édition de 1736 : (I On a imprimé français par un a, et on en usera ainsi dans la nouvelle édition de la Henriade. Il faut en tout se conformer à l'usage, et écrire, autant qu'on peut, comme on prononce; il serait ridicule de dire en vers les François et les A^j^/ow, puisqu'on prose tout le monde prononce français. » — « Etant très dévoué à saint François, écrit-il à l'abbé d'Olivet, j'ai voulu le distinguer des Français : j'avoue que j'écris danois et anglais : il m'a toujours semblé qu'on doit écrire comme on parle, pourvu que l'on ne choque pas trop l'usage, pourvu que l'on conserve ies lettres qui t'ont sentir l'étymologie et la vraie signification du mot.» (5 janvier 1767.)

0. De là ces rimes, inexactes aujourd'hui, qui étaient justes dans l'origine, et que l'usage ancien a maintenues quelque temps dans la poésie da

Nous avons adouci la prononciation, il faut donc adoucir aussi l'orlhographe, afin que tout soit d'une même parure.

l'ai'don de la dissertation. Je suis bien heureux qu'on ue me fasse que ces chicanes ^

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