‹ Lettres choisiesChapitre 20 sur 456 · LETTRE VI. — A MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS, RÉGENT · texte numérisé non relu

LETTRE VI. — A MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS, RÉGENT

Monseigneur * ,

Faudra-t-il que le pauvre Voltaire^ ne vous ait d'autres obligations que de l'avoir corrigé par une année de Bastille ? Il se flattait que, après l'avoir mis en purgatoire, vous vous souviendriez de lui dans le temps que vous ouvrez le paradis à tout le monde.

Il prend la liberté do vous demander trois grâces : la première, de soufTrir qu'il ait l'honneur de vous dédier la tragédie' qu'il vient de composer; la seconde, de vouloir bien entendre quelque jour des morceaux d'un poème éjtique* sur celui de vos aïeux auquel vous ressemblez le plus; et la troisième, déconsidérer que j'ai l'honneur de vous écrire une lettre oii le mot de souscription ne se trouve point.

Je suis avec un profond respect, monseigneur, de Votre

j'avois plus fait que ceux qui n'avoient pas brûlé VEnevJe, comme Virgile avoit recommandé de le faire : j'avois tiré du feu la Henriade que Voltaire allnil brûler de sa propre main. » — Mémoires, p. 34.

i. Philippe U d'Orléans, neveu de Louis XIV, avait 41 ans lorsqu'il prit en main la régence en 1715. Il punit d'abord par un exil à Sully, en 1716, puis par onze mois de Bastille, en 1717, les propos indiscrets et quelques pièces satiriques du jeune Arouet; mais ce prince débonnaire, homme do beaucoup d'esprit, ne garda pas rancune à l'auteur à'Œdipe et de la Henriarle; il lui donna sur sacassctte une pension de douzecents francs que la famille d'Orléans paya jusqu'à la mort de Voltaire, et qui figure encore sur un état de la fortune du poète, dressé en 177o.

2. • Lp pauvre Voltaire; » ce mot qui échappe au poète, en sortant de la Bastille, rappelle celui de Villon, prisonnier du Châtelet en 1457 : « Le laisserez-là, le povre Villon! » — Voi<.i la première fois où, dans la COTrcsi;ûDdaucc générale, parait le

nom de Voltaire, substitué à celui d'Arouet. La dédicace à'Œdipe à la ducliesse douairière d'Orléans, qui est du morne temps, porte la signature :

« Arouet de Voltaire. » Les conjectures faites pour expliquer le choix de ce nom ne sont pas satisfaisantes ; ce qui est sûr, c'est que le nom d'Arouet, qui prêtait à l'équivoque, lui déplaisait (lettre à l'abbé Moussinot, 1741), et qu'en substituant au nom patronymique une appellation euphonique et plus sonore il suivait un usage adopté en littérature et imitait notamment Balzac et Molière qui avaient quitté les noms de Guez et de Poquelin. — V. Desnoiresterres, t. I,p. 159-162.

3. Œdipe fut représenté pour la première fois le 18 novembre 1718 avec un prodigieux succès; cette pièce, supérieurement jouée par Du- Iresne et M"<^ Desmare.s, eut quarantecinq re[>résoiitations, ce qui était alors un résultat inouï.

4. Les deux premiers chants de la IJi-nriade furent composés par Voltaire à la Baâ4ille, en 1717-1718.

Altesse Royale, le très humble et 1res pauvre secrétaire des niaiseries ^

Page 1