‹ Lettres choisiesChapitre 204 sur 456 · Dès le mois d'août 1753, on lui · texte numérisé non relu

Dès le mois d'août 1753, on lui

On m'a fait craindre la persécution la plus violente an sujet de l'impression d'un livre à laquelle je n'ai nulle part*. Menacé de tous côlés d'être traité comme l'abbé de Prades; instruit qu'on me saisirait jusqu'à mes rentes viagères si je prenais le parti forcé de chercher dans les pays étrangers un asile ignoré; sachant que je ne pourrais toucher mon revenu qu'avec des certificats que je n'aurais pu donner ; voyant combien les hommes abusent des malheurs qu'ils causent, et qu'on me doit plus de quatre années de plusieurs parties ; obligé de rassembler les débris de ma fortune ; ayant tout mis entre les mains d'un notaire très honnête homme ^, mais à qui ses affaires ne permettent pas de m'écrire une fois en six mois ; ayant enfin besoin d'un commissionnaire, j'en ai demandé un à ma nièce et à M. d'Argental. Ce commissionnaire, chargé d'envoyer à une adresse sûre tout ce que je lui ferais demander, épargnerait à ma nièce des détails fatigants. Il serait à ses ordres; il servirait à faire vendre mes meubles ; il solliciterait les débiteurs que je lui indiquerais ; il enverrait toutes les petites commodités dont on manque dans ma retraite.

Cette retraite peut-elle être Sainte-Palaie'? Non. Je ne puis achever le peu d'années qui me restent, seul, dans un château qui n'est point à moi, sans secours, sans livres, sans aucune société.

La santé de M""^ Denis, altérée, ne lui permet pas de se confiner à Sainte-Palaie : un tel séjour n'est pas fait pour

avait refusé raulorisation de venir à Paris et de résider en France. « On refuse au poète Voltaire la permission de rentrer en France. On cherche, par ce petit article, à plaire au roi de Prusse, en lui déplaisant, comme on fait, pour les choses principales. »

(Mém. du marquis d'Argenson, 8 août 1753. T. IV, 146, éd. Janet.)

1. Un libraire de La Haye et de Berlin, Jean Néaulme, avait publié, sans l'en prévenir, un manuscrit informe, tronqué et falsifié, de ï Abrégé de f Histoire unioerselle qu'il s'était procuré, on ne sait comment. Voltaire avait fait présent de cet ouvrage à quelques princes d'Allemagne et l'é-

diteur prétendait en avoir acheté une copie, pour cinquante louis d'or, à un domestique du prince Charles de Lorraine. Voltaire se hâta de désavouer, par devant notaire, cette édition qu'il lit confronter avec le texte vrai du manuscrit qu'il possédait lui-même.

Tout le clergé de France s'était soulevé, et les jésuites de Colmar demandaient son expulsion. L'orage s'apaisa.

2. Le notaire Delaleu, qu'il choisit après avoir quitté le sieur Perret, dont il était mécontent. V. page 81, note 1.

3. D'Argental lui avait proposé l'acquisition du château de Sainte-Palaie à quatre lieues d'Auxerre.

elle; il y aurait eu de rinhumanité à moi de l'en prier. Il faut qu'elle reste h Paris, et pour elle et pour moi : sa correspondance fera ma consolation.

Je n'ai eu d'autre vue que de la rendre heureuse, de lui assurer du bien, et de me dérober aux injustices des hommes. Je n'ai ni pensé, ni écrit, ni agi que dans cette vue.

LETTRE cil. — A M. L'ABBÉ D'OLlVETl.

A Colmar, le 26 mars 1754.

Je vous remercie bien sincèrement, mon cher et savant abbé, du petit livre ' très instructif que vous m'avez envoyé. Il prouve que l'Académie est plus utile au public qu'on ne pense ^, et il fait voir en même temps combien vous êtes utile à l'Académie. Il me semble que la plupart des difficultés de notre grammaire viennent de ces e muets qui sont particuliers à notre langue. Cet embarras ne se rencontre ni dans l'italien, ni dans l'espagnol, ni dans l'anglais. Je connais un peu toutes les langues modernes de l'Europe, c'est-à-dire tous ces jargons qui se sont polis avec le temps, et qui sont tous aussi loin du latin et du grec qu'un bâtiment gothique l'est de l'architecture d'Athènes. Notre jargon, par lui-même, ne mérite pas, en vérité, la préférence sur celui des Espagnols, qui est bien plus sonore et plus majestueux; ni sur celui des Italiens, qui a beaucoup plus de grâce. C'est la quantité de nos livres agréables et des Français réfugiés* qui ont mis notre langue à la mode jusqu'au fond du Nord. L'italien était la langue courante du temps de l'Arioste et du Tasse ^. Le siècle de Louis XIV a donné la vogue à la

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