Dans cette épitre, Frédéric s écriait
Vous, de la liberté, héros que je révère, O iiiànes de Caton, O mânes de Brutus! Votre illustre exemple m'éclaire Parmi l'erreur et les abus; C'est votre flambeau funéraire Qui m'instruit du chemin, peu connu [du vulgaire,
Que nous avaient tracé vos antiques [vertus.
3. Avant toute déclaration de guerre, Frédéric qui connaissait en pactio les desseins de ses ennemis, envahit la Saxe en septembre 1756, prit Leipzig et Dresdii, battit les Saxons à Pilna et les Impériaux à Lowositz. L'Autriche et la France protestèrent et traitèrent Frédéric de • Mandrin politique. »
4. Province de trois millions d'habitants, capitale Breslau. Située entre le grand-duché de Brandebourg, le duché de Posen, la Saxe et la Bohème, elle avait été enlevée à l'Autriche par Frédéric dans la guerre précédente, en 1742.
d'Erfurth, on en fera une critique injurieuse; on sera injuste, mais votre nom eu souffrira.
Tout ce que je représente à Votre Majesté est la vérité même. Celui que j'ai appelé le Salomon du Nord s'en dit davantage dans le fond de son cœur.
Il sent qu'en effet, s'il prend ce funeste parti, il y cherche un honneur dont pourtant il ne jouira pas. Il sent qu'il ne veut pas être humilié par des ennemis personnels ; il entre donc dans ce tiiste parti de l'amourpropre du désespoir ^ Écoutez contre ces sentiments votre raison supérieure; elle vous dit que vous n'êtes point humilié et que vous ne pouvez l'être ; elle vous dit qu'étant homme comme un autre, il vous restera (quelque chose qui arrive) tout ce qui peut rendre les autres hommes heureux : biens, dignités, amis. Un homme qui n'est que roi* peut se croire très infortuné quand il perd des États; mais un philosophe peut se passer d'États. Encore, sans que je me mêle en aucune façon de politique, je ne peux croire qu'il ne vous en restera pas assez pour être toujours un souverain considérable. Si vous aimez mieux mépriser toute grandeur, comme ont fait Charles- Quint, la reine Christine, le roi Casimir* et tant d'autres, vous soutiendriez ce personnage mieux qu'eux tous, et ce serait pour vous une grandeur nouvelle. Enfin tous les partis peuvent convenir, hors le parti odieux et déplorable que vous voulez prendre. Serait-ce la peine d'être philosophe si vous ne saviez pas vivre en homme privé, ou si, en demeurant souverain, vous ne saviez pas su'pporler l'adversité ?
Je n'ai d'intérêt dans tout ce que je dis que le bien pu-
1. On a prétendu que Frédéric portait, à toute éventualité, dans une capsule de verre, des pilules de sublimé corrosif dont il comptait faire usage dans un dernier désastre. — Desnoiieslerres, T. v, p. 251.
2. Mot qui rappelle ce vers de Philoctète dans l'Œdipe de Voltaire :
Qu'eusse- je été sans lui ? Rien que le fils [d'un roi.
(A, Lsc.i.)
3. Charles-Quint, né l'an 1500, mort en 1558, abdiqua en 1555 et se retira au monastère de Saint-Just, dans l'Estramadure; la reine Christine de Suède, née en 1626, morte en 1689, abdiqua en 1654; le roi de Pologne, Casimir V, ou Jean-Casimir, élu eu 1648, abdiqua en 1667, après la mort de sa femme et se retira à l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés que lui donna Louis XIV : il mourut en idli, abbé de Saint-Martin de Nevero.
hlic et le vôtre. Je suis bientôt dans ma soixante et cinquième année, je suis né infirme ; je n'ai qu'un moment à vivre; j'ai été bien malheureux, vous le savez; mais je mourrais heureux, si je vous laissais sur la terre mettant en pratique ce que vous avez si souvent écrite
LETTRE cxvm. — A M. LE COMTE D'ARGENTAL.
2 décembre 1757.
Ne pourriez-vous point, mon cher angc^, faire tenir à M. L. de B^ la lettre que je vous écris? vous me feriez grand plaisir. Serait-il possible qu'on eût imaginé que je m'intéresse au roi de Prusse*? J'en suis pardieu bien loin. Il n'y a mortel au monde qui fasse plus de vœux pour le succès des mesures présentes. J'ai goùlé la vengeance de consoler un roi qui m'avait maltraité ; il n'a tenu qu'à M. de Soubise ^ que je le consolasse davantage. Si on s'était emparé des hauteurs que le diligent Prussien garnit d'artillerie et de cavalerie, tout était fini : le
1. Aux conseils et aux supplications de Voltaire, Frédéric répondit par une lettre envers où il lui disait :
Croyez qne si j'étais Voltaire
Et particulier comme lui;
Me contentant du nécessaire,
Je verrais voliiger la Fortune légère,
Et m'en moquerais aujourd'hui.
Une déclaration énergique, confirmant la résolution prise à Erfurth, terminait cette seconde lettre :
Pour moi, menacé du naufrage^ Je dois, en affrontant l'orage.
Penser, vivre et mourir en roi.
Voltaire revint à la charge et combattit de nouveau ce dessein en reproduisant sous une autre forme les raisons qu'il avait développées précédemment. Pendant cet échange de lettres, survint la bataille de Rosiiach. le o novembre 1767, qui sauva Frédéric.