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LETTRE CXXV

A m. LE COMTE D'ARGENTAL.

19 mai 1759.

C'est aujourd'hui, mon cher ange, le i9 de mai, et c'est le 22 d'avril qu'un vieux fou commença une tragédie* finie hier. Vous sentez bien, mon divin ange, qu'elle est finie et qu'elle n'est pas faite, et que nos maçons, mes bœufs, mes moutons % et les loups nommés fermiers généraux % contre lesquels je combats, et deux ou trois procès qui m'amusent, et des correspondances nécessaires, ne me permettront pas de vous envoyer mon griffonnage, l'ordinaire prochain. Mon cher ange, je vous

1 . « Le Canada est pris, M. de Montcalm est tué; enfin, la France est madame Job. i (Lettre de M"" du Deffaud à Voltaire, 1759, t. i, 252.)

2. La marquise, comme Voltaire, souffrait de l'estomac et lui parlait souvent, dans ses lettres, de ses digestions difùciles. Voltaire lui répondait : « Encore une fois, madame, avalons la lie de nos derniers jours aussi doucement que les premiers verres du tonneau. 11 n'y a point pour nous d'autre philosophie. La patience et la casse, voilà donc nos seules ressources ; j'en suis fâché. » (T. ii, 492.)

3. Tous les lundis. M"" du Deffand ouvrait son salon et donnait à souper à ses amis. La vivacité de ses réparties, l'agrément de sa conversation lui avaient fait une réputation qu'elle soutint et justifia jusqu'à la fin. Ses bons mots couraient Paris. Pendant les trente dernières années de sa vie, elle eut son appartement dans la partie extérieure du couvent de Saint-Joseph (C'est aujourd'hui le ministère de la fruerre.) Elle possédait environ 30,000 livres de rentes, ce qui lui permettait détenir un assez brillant état de maison. On l'avait mariée, en 1718, à nn

lieutenant général des armées du roi, qui m.ourut en 1750.

4. Tancrède, tragédie qui fut représentée le 3 septembre 1760, et reprise le 26 janvier 1761. C'est un des brillants succès de Voltaire au théâtre.

5. Un homme de lettres italien, Bettinelli, qui le visita dans cette même année et qui a laissé un récit de cette visite, nous représente aussi Voltaire au milieu de ses « maçons et de ses moutons. » — « Je ne suis qu'un paysan, monsieur, lui cria Je patriarche dès qu'il l'aperçut, et il lui montra son bâton qui avait un boyau à l'un des bouts et uno serpette à l'autre : c'est avec ces oulils que je sème mon blé, comme ma salade, grains à grains; mais ma récolte est plus abondante que celle que je sème dans les livres pour le bien de l'humanité. »

6. Voltaire n'avait pas encore obtenu les brevets du roi qui exemptèrent Fcrney et Tournay de toutes impositions et redevances. Ils lui furent accordés le mois suivant. De là, ses démêlés, en mai 1759, avec les fermiers généraux chargés de lever l'impôt.

avais bien dit que la liberté et rhonneur* rendus à la scène française échauffaient ma vieille cervelle. Ce que vous verrez ne ressemble à rien, et peut-être ne vaut rien. M""® Denis et moi nous avons pleuré; mais nous sommes trop proches parents delà pièce, et il ne faut pas croire à nos larmes. Il faut faire pleurer mes anges, et leur faire battre des ailes. Vous aurez sur le théâtre des drapeaux portés en triomphe, des armes suspendues à des colonnes, des processions de guerriers, une pauvre fille excessivement tendre et résolue, et encore plus malheureuse, le plus grand des hommes et le plus infortuné, un père au désespoir. Le cinquième acte commence par un Te Deum, et finit par un De profundis.

Il n'y a eu jamais sur aucun théâtre aucun personnage dans le goût de ceux que j'introduis, et cependant ils existent dans l'iiistoire ^ ; et leurs mœurs sont peintes avec vérité. Voilà mon énigme; n'en devinez pas le mot, et si vous le devinez, gardez-moi le secret le plus inviolable. Conspirons, mais ne nous décelons pas; donnons la pièce incognito. Jouissons une fois de ce plaisir; il est très amusant, et d'ailleurs je crois le secret nécessaire. La mesure des vers est aussi neuve au théâtre que le sujet '. M™® Denis

1. On lit dans V Histoire du Théâtre français, par le chevalier de Mouhy:

« Le 23 mai 1759, jour de la rentrée, le Théâtre s'ouvrit par la représentation des Troyennes et du Lerjs. Un applaudissement général, et réitéré avec transport, partit au lever de la toile, à l'aspect de la scène, devenue libre par le retranchement des balustrades. Cette heureuse innovation, désirée depuis si longtemps par les amateurs du Théâtre et par M. de Voltaire, est la plus agréable époque de l'Histoire du Théâtre. » T. 111, p. 66. — Cotte réforme était due au comte de Lauraguais, qui obtint des comédiens, moyennant une indemnité de i-2,OùO livres, la suppression des places réservées aux spectateurs sur les deux côtés de la scène. Deux ans auparavant, il avait contribué à faire adopter le costume historique pour los représentations. Né en 1733, il mourut pair de France en 1823. Il avait écrit deux tragédies, Clytemacstre et Jocaste, qui ne furent pas représentées,

2. « L'aventure d'Ariodan et de Genèvre, dans le poème de l'Arioste [VOrlando furioso), traitée depuis sous une autre forme dans un roman de M""* de Fontaine, intitulé la Comtesse de Savoie, a fourni à Voltaire le sujet de Tancrède.t (La Hahpe.) Arioste s'était inspiré de l'histoire des Croisades, de l'histoire de la Sicile au onzième siècle, et d'une situation dramatique empruntée à notre ancien théâtre. (Onésime Leroy, Etude sur les mystères dramatiques, 1837, p. 97- 104.)

3 . La pièce est en vers croisés. » Cette forme de versification se prête beaucoup trop aisément à la longueur des phrases, à une marche lâche et traînante, au lieu que les rimes du distique ont l'avantage de nécessiter une certaine précision. C'est une dangereuse facilité que celle de trouver la rime au bout de quatre grands vers :

aussi Voltaire tombc-t-il souvent dans le prosaïsme et la langueur. Il est revenu depuis aux rimes plates, ayant

n'en a point été choquée; au quatrième vers, elle s'y est accoutumée. Elle a trouvé ce genre plus naturel que l'ancien, et quelquefois plus convenable au pathétique. Il met le comédien plus à son aise, j'entends le bon comédien. Avec tout cela, nous pouvons être siffles, et il faut tâcher de ne l'être pas sous mon nom.

Gardez-vous bien d'être aussi empressés de faire voir mon monstre que je l'ai été à le former. Silence, anges, ou point de pièce.

Nota bene que, dans notre petite drôlerie, nous n'avons ni rois, ni reines, ni princes, ni princesses, ni même de gouverneur de toute la province, comme dit Pierre Corneille* ; et c'est encore un agrément.

Voyez, ô anges, quel pouvoir vous avez sur un Suisse!

Je viens de lire Titus^. C'est un tour que vous m'avez joué pour me punir d'avance de l'ennui que je vous causerai; et, pour vous punir, je vous adresse ma réponse au petit Métastase'. Il ne m'a pas donné son adresse; prenez-vous-en à vous, si j'en use si librement.

LETTRE CXXVI. — A M^e LA COMTESSE D'ARGENTAL.

Aux Délices, 15 août 1759.

Vraiment, madame, il est bien temps de s'occuper de chevalerie'', pendant que M. de Conlades% en vrai Ange-

senti l'inconvénient des autres. » (La

liARPE.)

i. Dans Pùlyeucte :

Chéri de tout le peuple, estimé chez le [pritif-e Gendre du gouverneur de toutela province. (A, IV. s. ni, 15.)

2. Tragédie par de Belloy, donnée le 28 février 1759: elle lut retirée après la première représentation. De Belloy, né en 17-27, mourut en 1775.

Ses deux premières pièces, Titus et Zelmire, imitées de Métastase, n'eurent aucun succès, mais le Sirge de Calais, joué en 1765, exoita un enthousiasme qui, d'ailleurs, ne se soutint pas.

3. Métastase, dont de Belloy avait mile la Clemenza di Tito, naquit en

1698 et mourut en 1782. Il vivait à Vienne, où l'empereur Charles VI l'avait appelé en 1730, en lui donnant le titre de poeta Cesareo et une pension de 3,000 florins. Ses œuvres avaient été publiées à Turin, en 1757.

C'est le Quinault italien; il excelle dans le drame lyrique.

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