Rousseau était alors à Vienne, auprès du prince Eugène
t. Le prince Eugène était fils d'Eugène-Maurice, duc de Savoie-Carignan, comte de Soissons et d'Olympe de Mancini, nièce de Mazarin. Né en 1663, il quitta la France à vingt ans, passa au service de l'Autriche, et se signala d'abord contre les Turcs, puis contre les Français en Italie et dans les Pays-Bas, de' 1696 à 1714. 11 battit de nouveau les Turcs en 1716 et 1717.
Ce prince mourut à Vienne en 1736.
cliant, lin hommage, qui, je crois, doit d'autant moins lui déplaire, qu'il est moins suspect de flatterie, et que c'est à la seule vertu que je le rends. Vous verrez par l'argument de chaque livre de mon ouvrage, que le sixième est une imitation du sixième de Virgile. Saint Louis y fait voir à Henri lY les héros français qui doivent naître après lui; je n'ai point oublié parmi eux M. le maréchal de Villars; voici ce qu'en dit saint Louis :
Regardez dans Denain i l'audacieux Villars Disputant le tonnerre à l'aigle des Césars, Arbitre de la paix que la victoire amène, Digne appui de son roi^ digne rival d'Eugène.
C'était là effectivement la louange la plus grande qu'on pouvait donner à M. le maréchal de Villars, et il a été lui-même flatté de la comparaison. Vous voyez que je n'ai point suivi les leçons de La Motte, qui, dans une assez mauvaise ode h M. le duc de Vendôme % crut ne pouvoir le louer qu'aux dépens de M. le prince Eugène et de la vérité.
Comme je vous écris tout ceci, ]\P° la duchesse de SuUi^ m'apprend que vous avez mandé à M. le commandeur* de Comminges que vous irez cet été aux Pays-Bas. Si le voisinage de la France pouvait vous rendre un peu de goût pour elle, et que vous puissiez ne vous souvenir que de l'estime qu'on y a pour vous, vous guéririez nos
1. C'est le 24 juillet 17i2 que Villars battit les Impériaux et le prince Eugène, à Denain {département du Nord, à 9 kilomètres de Valenciennes).
— Villars, général heureux et brillant, gagna le bâton de maréchal de France, en 1702, à Friedlingen où il battit le prince de Bade, et sauva la France à Denain en 1712. Ses succès, en 1713 et 1714, hâtèrent la conclusion de la paix d'Utrechtet de la paix de llastadt. Né en 16i)3, il mourut en
2. Vendôme, petit-fils d Henri IV et de Gabri^lle d'Estrées (1634-1712), lutta contre le prince Eugène à Luzarra, en 1702, à Cassauo, en 17Uo,
et rétablit les affaires de Philippe V à Villaviciosa en 1710. Doué d'un remarquable coup-d'œil et d'une rare intrépidité sur le champ de bataille, il avait le génie de la guerre, mais il compromettait ses opérations par sa paresse et par son imprévoyance. 11 était adoré du soldat.
3. Sur les relations de Voltaire avec la maison de Sulli, voyez page 6, note 2.
4. Commandeur, l'un des hauts dignitaires de rordre de Malte. Cet ordre possédait en France des comrnanderies, richement dotées, qui ne s'accordaient qu'à des personnages.
Français de la contagion da faux bel esprit qui fait plus de progrès que jamais. Du moins si on ne peut espérer de vous revoir à Paris % vous êtes bien sûr que j'irai chercher à Bruxelles le véritable antidote contre le poison des La Motte. Je vous supplie, monsieur, de compter toute votre vie sur moi, comme sur le plus zélé de vo^ admirateurs^.
Je suis, etc.
LETTRE X. — A Mme LA PRÉSIDENTE DE BERN1ÈRES3.
A La Haye, 7 octobre 17i2.
Votre lettre a mis un nouvel agrément dans la vie que je mène à la Haye*. De tous les plaisirs du monde je n'en connais point de plus tlatteur que de pouvoir compter sur votre amitié. Je resterai encore quelques jours à la Haye pour y prendre toutes les mesures nécessaires sur l'impression de mon poème, et je partirai lorsque les beaux jours finiront. Il n'y a rien de plus agréable que la Haye, quand le soleil daigne s'y montrer. On ne voit ici que des prairies, des canaux et des arbres verts ; c'est
1. Rousseau s'y rendit, en effet, au mois de septembre de cette même année, et Voltaire l'y visita.
2. Voici en quels termes Rousseau s'exprimait sur Voltaire, à la même époque : « M. de Voltaire a passé ici onze jours (à Bruxelles, en septembre ilii), pendant lesquels nous ne nous sommes guère quittés. J'ai été charmé de voir un jeune homme d'une si grande espérance. Il a eu la bonté de me confier son poème (encore manuscrit) pendant cinq ou six jours. Je puis vous assurer qu'il fera un très grand honneur à l'auteur. Notre nation a besoin d'un ouvrage comme celui-là : l'économie en est admirable, et les vers parfaitement beaux, à quelques endroits près, sur lesquels il est entré dans ma pensée ; je n'y ai rien trouvé qui puisse être critiqué raisonnablement.» — Lettre à M. Boutct, le fils, à Paris. — C'est dix ans plus tard, après l'apparition de Zaïre,
et au sujet de cette pièce, qu'une si parfaite amitié se changer, en haine réciproque, et que la guerre s'alluma.
3. Femme d'un président à mortier du parlement de Rouen, que Voltaire avait sans doute connu par l'intermédiaire de Cideville, son ami de collège, conseiller audit parlement. M™' la présidente ou la marquise de Bernières, car elle avait l'un et l'autre titre, était une femme de trente-cinq ans; elle possédait un hôtel à Paris, sur le quai des Théatins, où habita quelque temps Voltaire.
4. Voltaire, à la fin de l'été de 17-22, avait fait un voyage dans les Pays- Bas, d'abord pour y voir Rousseau à Bruxelles, puis pour surveiller l'impression de la Henriade à La Haye, chez le libraire Charles le Viers. H fut obligé, nous ravons dit, de renoncer à ce premier projet de publication.
un paradis terrestre depuis la Haye jusqu'à Amsterdam *. J'ai vu avec respect cette ville, qui est le magasin de l'univers. Il y avait plus de mille vaisseaux dans le port. De cinq cent mille hommes^ qui habitent Amsterdam il n'y en a pas un d'oisif, pas un pauvre, pas un petit-maître, pas un insolent. Nous rencontrâmes le Pensionnaire^ à pied, sans laquais, au milieu de la populace. On ne voit Là personne qui ait de cour à faire. On ne se met point en haie pour voir passer un prince. On ne connaît que le travail et la modestie*. Il yaà la Haye plus de magnificence el plus de société par le concours des ambassadeurs. J'y passe ma vie entre le travail et le plaisir, et je vis ainsi à la hollandaise et à la française. Nous avons ici un Opéra détestable; mais en revanche, je vois des ministres calvinistes, des arméniens, des sociniens, des rabbins, des anabaptistes^ qui parlent tous à merveille, et qui, en vérité, ont tous raison. Je m'accoutume tout à fait à me passer de Paris, mais non pas à me passer de vous. Je vous réitère mon engagement de venir vous trouver à la Rivière % si vous y êtes encore au mois de novembre. N'y restez pas pour moi, mais souiîrez seule-
1. 11 y a environ 50 kilomètres entre ces deux capitales de la Hollande.
La Haye, qui compte près de 80,000 habitants, est une des plus belles villes de l'Europe, avec ses larges rues droites, pavées eu briques, et ses vastes places plantées d'arbres; Amsterdam, célèbre par son port et par son commerce, est presque tout entière bâtie sur pilotis, au milieu de marécages et de canaux qui la divisent en 90 iles réuuies par 300 ponts. Elle compte aujourd'hui 250,000 habitants.
2. Il y a sans doute à rabattre de celte .statistique improvisée par un voyageur enthousiaste.
3. Il s'agit ici du chef du gouvernement, du Grand-Pensionnaire, président des Etats de Hollande, chargé de proposer le sujet des délibérations, de recueillir les suffrages, de correspondre avec les puissances étrangères, de surveiller l'emploi des Ûnauces el l'observation des lois. 11 était élu pour cinq ans et pouvait être réélu.
4. L'impression produite sur le libre esprit de Voltaire, en 1722, par le spectacle de la simplicité républicaine des mœurs hollandaises est curieux à noter.
0. Les Arméniens se distinguent à la fois des protestants, des catholiques et de l'église grecque par certaines opinions particulières sur la nature de Jésus-Christ; les Sociniens, dont la secte fut formée au seizième siècle par les deux Socin, nient le péché originel, la Trinité, la prédestination et la grâce; les anabaptistes, c'est-àdire qui baptisent une seconde fois (à l'âge de raison), prêchent l'indépendance absolue en matière religieuse, l'inutilité du gouvernement et la communauté des biens.
6. La Rivière-Bourdet, maison du président de Dernières, dans la commune actuelle de Quevillon, à trois lieues au-dessous de Rouen, sur la rive droite de la Seine.
ment que je vous y tienne compagnie, si votre goût vous fixe à la campagne pour quelque temps. Permeltez-moi de présenter mes respects à M. de Bernières et à tout ce qui est chez vous.
Je suis toujours avec un dévouement très respectueuse, etc.