LETTRE XI. — A M. LE BARON DE BRETEUIL
Décembre 1723.
Je vais vous obéir, monsieur, en vous rendaut un compte fidèle de la petite vérole dont je sors; de la manière étonnante dont j'ai été traité, et enfin de l'accident de Maisons^ qui m 'empêchera longtemps de regarder mon retour à la vie comme un bonheur.
M. le président de Maisons ^ et moi, nous fûmes indisposés le 4 novembre dernier : mais heureusement tout le danger tomba sur moi. Nous nous fîmes saigner le même jour; il s'en porta bien, et j'eus la petite vérole. Cette maladie parut après deux jours de fièvre, et s'annonça par une légère éruption. Je me fis saigner une seconde
1. Le baron de Breteuil, dont il a été question plus haut, à propos de J.-B. Rousseau, était le sixième fila du marquis de ce nom, qui fut intendant de Paris et contrôleur général sous Louis XlV. Né en 1648, pourvu d'une charge de lecteur du roi en 1677, nommé introducteur des ambassadeurs en 1698, il mourut à 80 ans en 17i8, laissant des Mémoires qui ont élé publiés partiellement en 1S59.
La célèbre marquise du Châtelet, née en 1706, était sa fille. Vol taire, très lié avec les d'Argenson et les Caumartin, avait connu chez eux et par eux 1p baron de Breteuil leur p.irent.
2. Ce château est l'une des créations les plus grandioses de Mansard; le corps principal subsiste encore aujourd'hui. Situé à Maisons-Laffite, à 17 kilomètres de Paris, sur la rive gauche de la Seine et près do la forêt de Saint-Germain, il a successivement
appartenu au comte d'Artois, au maréchal Lannes et au fameux banquier et ministre Lafitte. Au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale il y a tout un volume rempli de vues et de pians de ce château. — V. Duiaure, Nouvelle description des environs de Paris (1790), 2" partie, page 55.
3. René de Longueil, marquis de Maisons, né en 1699, nommé à douze ans président à mortier au parlement, après la mort de son père : esprit aimable, heureux et facile génie, passionné pour les sciences, les arts, la poésie et les belles-lettres. A douze ans, il lisait les poètes latins à livre ouvert. Il était neveu, par sa mère, de la maréchale de Villars. Il fut brusquement emporté, en 1731, par une seconde attaque de petite vérole.
Voltaire le pleura sincèrement et consacra son souvenir par quelques vers pathétiques dans le Temple du goût.
fois de mon autorité, malgré le préjugé vulgaire. M. de Maisons eut la bonté de m'envoyer le lendemain M. deGervasi^, médecin de M. le cardinal de Rohan^, qui ne vint qu'avec répugnance. Il craignit de s'engager inutilement à traiter, dans un corps délicat et faible, une petite vérole déjà parvenue au second jour de l'éruption, et dont les suites n'avaient été prévenues que par deux saignées trop légères, sans aucun purgatif.
Il vint cependant, et me trouva avec une fièvre maligne. Il eut d'abord une fort mauvaise opinion de ma maladie : les domestiques qui étaient autour de moi s'en aperçurent, et ne me la laissèrent pas ignorer. On m'annonça, dans le môme temps, que le curé de Maisons qui s'intéressait à ma santé, et qui ne craignait point la petite vérole, demandait s'il pouvait me voir sans m'incommoder : je le fis entrer aussitôt, je me confessai, et je fis mon testament, qui, comme vous croyez bien, ne fut pas long^ Après cela, j'attendis la mort avec assez de tranquillité, non toutefois, sans regretter d'avoir mis la dernière main à mon poème et à Mariamne'*^ ni sans être un peu fâché de quitter mes amis de si bonne heure. Cependant M. de
1. M. de Gervasi avait été envoyé dans le Gévaudan pour la peste; c'est à son retour qu'il soigna Voltaire.
Celui-ci, après sa guérison, lui adressa une épître en vers. Une violente épidémie de petite vérole sévissait alors à Paris. Elle avait enlevé, deux mois auparavant, l'un des amis de Voltaire, Génonville.
2. Armand de Rohan, fils du premier prince de Soubise, de la branche de Rolian-Gucménée, naquit à Paris en 1674, fut nommé en 1701 coadjuteur de l'évoque de Strasbourg, lui succéda en 170i, devint cardinal en
1712, grand-aumônier de France en
1713, sacra Dubois, archevêque de Cambrai, en 1720, entra au conseil de régence en 1722; vers la même époque, envoyé à Rome pour le conclave de 1721 où fut élu pape Innocent XIII, il avait obtenu pour Dubois le chapeau de cardinal. Prélat de grand air et d'une rare beauté, un peu eiréminée, il mourut on 1740.