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LETTRE CXXXV

A M. DEODATI DE TOVAZZI.

Au château de Ferney, en Bourgogne, 24 janvier 1761.

Je suis très sensible, monsieur, à l'honneur que vous me faites de m'envoyer votre livre de V Excellence de la langue italienne. Permettez-moi cependant quelques réflexions en faveur de la langue française, que vous paraissez dépriser * un peu trop.

Je crois, monsieur, quïl n'y a aucune langue parfaite. 11 en est des langues comme de bien d'autres choses, dans lesquelles les savants ont re(;u la loi des ignorants. C'est le peuple ignorant qui a formé les langages ^ ; les ouvriers ont nommé tous leurs instruments. Les peuplades, à peine rassemblées, ont donné des noms à tous leurs besoins ; et après un très grand nombre de siècles, les hommes de génie se sont servis, comme ils ont pu, des termes établis au hasard par le peuple.

Il me paraît ^ qu'il n'y a dans le monde que deux langues véritablement harmonieuses, la grecque et la latine. Ce sont en effet les seules dont les vers aient une vraie mesure, un rhythme certain, un vrai mélange de dactyles et de spondées, une valeur réelle dans les syllabes. Les ignorants qui formèrent ces deux langues avaient sans doute la tête plus sonnante *, l'oreille plus juste, les sens plus délicats que les autres nations.

1. Dépriser, déprécier. «Dépriser n est sorti de depretiare par voie de formation populaire; dépréi^ier, tiré du même mot, est de formation plus récente. La même observation s'applique kpriser (du bas latin pretiare), et à son composé mépriser. Apprécier est venu, postérieurement, de appretiare. — Voltaire s"est donc servi du terme le plus français.

2. Le français est, en effet, sorti du bas-latin, mélangé de celtique et de tudesque, que le peuple parlait, dans les Gaules, du cinquième au neuvième siècle.

3. Expression plus forte et plus afùrmativc que « il me semble. » La

première exprime une conviction, presque une certitude; la seconde n'indiquerait qu'une opinion, une vraisemblance. La même différence, on le sait, existe en grec entre zn.i-n-.'i.: et 5o-x;T. La langue de Voltaire," parmi tous ses mérites, a celui de la justesse et de la propriété des termes.

4. Plus sonnante, moins sourde et rendant un son plus éclatant; comme on dit d'un vase ou d'un instrument qu'il est d'une matière ou d'un métal plus retentissant. — Horace a exprimé, sous une autre forme, une idée semblable, en parlant des Grecs : Gratis (ledit ore rotundo musa loqui. (Art poét., 3Î3.)

Vous avez, comme vous le dites, monsieur, des syllabes longues et brèves dans votre belle langue italienne; nous en avons aussi : mais ni vous, ni nous, ni aucun peuple, n'avons de véritables dactyles et de véritables spondées. Nos vers sont caractérisés par le nombre, et non par la valeur des syllabes. La bella lingua toscana è la figlia primogenita del latino. Mais jouissez de votre droit d'aînesse, et laissez à vos cadettes partager quelque chose de la succession.

J'ai toujours respecté les Italiens comme nos maîtres *; mais vous avouerez que vous avez fait de fort bons disciples. Presque toutes les langues de l'Europe ont des beautés et des défauts qui se compensent. Vous n'avez point les mélodieuses et nobles terminaisons des mois espagnols, qu'un heureux concours de voyelles et de consonnes rend si sonores : Los rios, las hombres^ las historiaSj las costumbres. Il vous manque aussi les diphlhongues, qui, dans notre langue, font un effet si harmonieux : Les rois^ les empereurs, les exploits, les histoires. Vous nous reprochez nos e muets comme un son triste et sourd qui expire dans notre bouche: mais c'est précisément dans ces e muets que consiste la grande harmonie de notre prose et de nos vers. Empire, couronne, diadème, flamme, tendresse, victoire; toutes ces désinences heureuses laissent dans l'oreille un son qui subsiste encore après le mot prononcé, comme un clavecin qui résonne quand les doigts ne frappent plus les touches.

1. Respect exagéré. Les Italiens ont été nos maîtres, à Tépoque de la Renaissance, pendant tout le seizième siècle et au commencement du dix-seplième siècle; mais ces maîtres étaient loin d"ètre parfaits et d'offrir à leurs disciples des modèles accomplis. Us nous ont donné autant de df-fnuts que de qualités. — Voltaire ignorait, d'ailleurs, que pendant tout le moyen âge, aux treizième et quatorzième siècles notamment, nous avions été les maîtres des Italiens.

L'Italie imitait alors avec passion nos trouvères et nos troubadours; elle copiait nos chansons de gestes, notre poésie lyrique et nos fabliaux. Bien

souvent, au seizième siècle, lorsque nous imitions les Ualiens, nous reprenions, sans le savoir, notre bien, et nous puisions dans un fonds qui vtiuaiL de nous. 11 n'est pas juste, non plus, de dire que la langue italienne est la (jl!e aînée du latin; elle s'est formée du latin en même temps que l'espagnol et le français. Notre ianj^'ue, la première, a possédé des qualités qui lui ont permis d'être une langue littéraire et universelle, lorsque les autres langues n'étaient encore que de simples idiomes, incapables d'exprimer les sentiments de l'àme ou de peindre les objets avec grâce et avec harmonie.

Avouez, monsieur, que la prodigieuse variété de toutes ci's désinences peut avoir quelque avantage sur les cinq terminaisons de tous les mots de votre langue. Encore, de ces cinq terminaisons faut-il retrancher la dernière, car vous n'avez que sept ou huit mots qui se terminent en u; reste donc quatre sons, a, e, i\ o, qui finissent tous les mots italiens.

Pensez-vous, de honne foi, que l'oreille d'un étranger soit bien flattée, quand il lit, pour la première fois,

et

... e'I Capitaoo Che '1 gran sepolcro liberô di Cristo;

Molto egli oprô col senno, a oon la maao'?

Croyez-vous que tous ces o soient bien agréables à une oreille qui n'y est pas accoutumée? Comparez à cette triste uniformité, si fatigante pour un étranger ; comparez à cette sécheresse ces deux vers simples de Corneille :

Le destin se déclare, et nous venons d'entendre Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre'.

Vous voyez que chaque mot se termine différemment. Prononcez à présent ces deux vers d'Homère ;

'E^ O'j û->i Ta TTowTa 6ia<TTTiTT|V sptaavTS 'AToeiSir;? ts, ava| àvSowv, xal Bîo^; 'A/t'XXeû;'.

Qu'on prononce ces deux vers devant une jeune personne, soit anglaise ou allemande, qui aura l'oreille un p.'u délicate : elle donnera la préférence au grec, elle souffrira le français, elle sera un peu choquée de la répétition continuelle des désinences italiennes. C'est une expérience que j'ai faite plusieurs fois.

1. Le Tasse, Jérusalem délivrée, ch. 1, st. 1. — Il laut, cependant, reconnaître que Taccent tonique, très sensible dans la langue italienne,

atténue les inconvénients de cette uniformité,

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