‹ Lettres choisiesChapitre 308 sur 456 · LETTRE CILZX. — A M. LE COMTE D'ARGENTAL · texte numérisé non relu

LETTRE CILZX. — A M. LE COMTE D'ARGENTAL

Aux Délices, 9 mars 1763.

Assurément vous êtes bien anges ; et je suis bien payé pour le croire et pour le dire. Vous me traitez précisément comme Gabriel * traita Tobie. Vous m'enseignez un remède pour mes yeux ; mais ce n'est pas du fiel de brochet. Je vous remercie bien tendrement, mes chers anges.

Mais admirez dans quel embarras me jette Pierre Corneille. Ce n'est pas assez pour lui d'avoir fait Pertharite, Théodore^ Agésilas, Attila, Suréna, Pulchérie, Othon,

1 . Duclos signa, au nom de l'Académie. — Le mariage se fit, ce même jour, 12 février 1763.

2. Le duc de Richelieu était entré à l'Académie dès 17i0, à l'âge de 24 ans.

3. Ce mariage enchantait Voltaire; il exprime sa joie dans toutes ses lettres : «Je me fais deux enfants que la nature ne m'avait pas donnés; ma famille, loin d'en murmurer, en est charmée; tout cela tient un peu du roman... Je voudrais que le bonhomme Pierre (l'auteur de Cinna) revint au monde pour être témoin de tout cela, et qu'il vît le bonhomme Voltaire me-

nant à l'église la seule personne qui reste de son nom. » Lettre du 26 janvier et du 13 février 1763.)

4. Voltaire se trompe de nom : c'est l'ange Raphaël, et non Gabriel, qui vint au secours de Tobie, devenu aveugle, en indiquant à son fils un remède qui le guérit. Attaqué dans les eaux du Tigre o\i il se baignait, par un poisson monstrueux, Tobie le fils le tua, lui arracha le ûel, et par le conseil de l'ange, l'appliqua comme un remède sur les yeux de son père et lui rendit la vue. [Livre de Tubie, ch. VI, verset 5.)

Bérénice^ ^ il faut encore qu'un arrière-petit-fils de tous ces gens-là vienne du pays de la mère aux gaines* me relancer au Délices.

C'est réellement l'arrière-petit-fils de Pierre. Il se nomme Claude-Etienne Corneille *, fils de Pierre-Alexis Corneille, lequel Alexis était fils de Pierre Corneille, gentilhomme ordinaire du roi*; lequel Pierre était fils de Pierre, auteur de Cinna et de Pertharite.

Claude-Etienne, dont il s'agit ici, est né avec soixante livres de rente malvenant*. Il a été soldat, déserteur, manœuvre, et d'ailleurs fort honnête homme*. En passant par Grenoble, il a représenté son nom et ses besoins à M. de M***, que vous connaissez. Ce président, qui est le plus généreux de tous les hommes, ne lui a pas donné un sou, mais lui a conseillé de poursuivre son voyage à pied, et de venir chez moi, l'assurant que ce conseil valait beaucoup mieux que de l'argent, et que sa fortune était faite.

Claude-Etienne lui a représenté qu'il n'avait que quatre livres dix sous pour venir de Grenoble aux Délices. Le

1. Pertharite est de 1653, Théodore, de 1646; Agésilcs, Attila, Othon, Pulchérie, Suréna, Bérénice parurent de 1663 à 1674.

2. C'est-à-dire du pays des fées et des enchantements, comme par un coup de baguette magique. — La t mère aux gaines » est un personnage d'un conte d'Hamilton, le Bélier.

« Le prince Pertharite et la princesse Féraudine envoyèrent consulter une fameuse magicienne qu'on prenait pour une des sibylles : elle demeurait auprès du lac d'Averne, et s'appelait la mère aux Gaines, parce que l'antre eu elle demeurait était tout tapissé de gaines où ♦>"ius ceux qui venaient la consulter étaient obligés de porter un couteau qu'elle fourrait dans une de ces gaines avant de rendre sa réponse. » (P. 239, édit. Furne, 1861.) — Hamilton, seigneur écossais, réfugié en France avec Jacques II, est l'auteur des spirituels Mémoires du comte de Grammont. 11 a composé, en outre, des contes mêlés de vers et de prose, Le Bélier, Fleur d'Epine, Les Quatre Facardins^Zénéide, comme un

pastiche des Mille et une Nuits. Né en 1646, il mourut en 1720.

3. Claude-Etienne avait trente-cinq ans; il était père d'un fils nommé Louis Ambroise, né en 1756. En 1765 il eut une fille, Jeanne-Marie, qui fut mise dans un couvent où M. de Malesherbes paya sa pension. (Baron Stassart, Œuvres, Didot, 1855, p. 352.) — Claude-Etienne arriva à Ferney, un mois après le mariage de Mario Corneille. Il avait une sœur, née en 1719, âgée alors, par conséquent, de 44 ans.

4. Sur ce fils du grand Corneille, qui fut gentilhomme ordinaire du roi.

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