LETTRE CLI. — A M. PIGALLE
De Ferney, 10 auguste 1763.
Il y a longtemps, monsieur, que j'ai admiré vos chefsd'œuvre, qui décorent un palais du roi de Prusse ', et qui devraient embellir la France. La statue dont vous ornez la ville de Reims ^ me paraît digne devons ; mais je peux vous assurer qu'il vous est beaucoup plus aisé de faire un beau monument, qu'à moi de f;iire une inscription. La langue française n'entend rien au style lapidaire. Je voudrais dire à la fois quelque chose de flatteur pour le roi et pour la ville de Reims ; je voudrais que ces deux vers plussent au roi et aux Champenois; je désespère d'en venir à bout.
Voyez si vous serez contents de ceux-ci :
Peuple fidèle et juste, et digne d'un tel maître, L'un par l'autre chéri, vous méritez de l'être.
Il me paraît que, du moins, ni le roi ni les Rémois ne doivent se fâcher. Si vous trouvez quelque meilleure inscription, employez-la. Je ne suis jaloux de rien ; mais je disputerai à tout le monde le plaisir de sentir tout ce que vous valez.
J'ai l'honneur d'ôlre, avec tous les sentiments que vous méritez, etc.*.
1. Né en 1714, le sculpteur Pigalle mourut en 1785. La protection de M'»'^ de Pompadour l'avait tiré de la gène et de l'obscurité où il languit longtemps. Auteur d'une statue du Silence, du groupe de L'amour et l'amitié, d'une Vénus et d'un Mercure envovés par Louis XV en présent au roi de Prusse en 1748, il a fait en outre le Tombeau du maréchal <Je Saxe et Ja statue de Voltaire par les ordres du roren 1777. Il entra à Tacadémie des Beaux- Arts en 1744 et en devint chancelier.
2. La Vénus et le Mercure, places dans les jardins du château de Satis- Souci.
3. Après la mort de Bouchardon (1762), et sur sa recommandation expresse, Pigalle fut chargé de ter-
miner le monument que la ville de Reims faisait élever sur une de ses places en l'honneur de Louis XV. Le sculpteur demanda à Voltaire une insciiption pour la statue du roi.
4. Le poète proposa, en outre, les deux inscriptions suivantes :
Il chérit ses sujets, comme il est aimé
[d'eux ;
C'est UD père entouré de ses enfants heu-
[reux.
Esclaves qui tremblez sous un roi con-
[quérant,
Que votre front touche la terre.
Levez-vous, citoyens, sous un roi bienfai-
[faisaat;
Enfants, bénissez votre père.
Il n'était content d'aucune de ces inscriptions, et il avait raison. Nous préférons les vers qu'il adressa, ea