Voyez page 19, note
que la tendresse paternelle, et vous n'imaginez point quel efïct font sur moi les bontés que vous avez pour mon petit Henri ^ . Cependant l'amour que j'ai pour lui ne m'aveugle pas au point de prétendre qu'il vienne à Paris dans un cbar traîné par six chevaux ; un ou deux bidets, avec des bâts et des paniers, suffisent pour mon fils : mais apparemment que votre fourgon vous apporte des meubles, et que Henri sera confondu dans votre équipage. En ce cas, je consens qu'il profite de cette voiture ; mais je ne veux point du tout qu'on fasse ces frais uniquement pour ce marmouset -. Je vous recommande instamment de le faire partir avec plus de modestie et moins de dépense; Martel est surtout inutile pour conduire ce petit garçon. Je vous ai déjà mandé que vous eussiez la bonté d'empêcher qu'on ne lui fît ses deux mille habits ' ; ainsi il sera prêt à partir avec vous, et il pourra vous suivre dans votre marctie avec deux chevaux de bât, qui marcheront derrière votre carrosse, et qui vous quitteront à Boulogne, oii il faudra que mon bâtard* s'arrête.
Le jour de votre départ s'avance, et je crois que vous ne le reculerez pas. Je n'aurai jamais en ma vie de si
1. A la fin de 1722, Voltaire sachant que rédition de sa Henriade qui devait se publier à La Haye, comme nous l'avons dit plus haut (page 16, note 3) serait arrêtée à la frontière de France, renonça à son projet et fil imprimer son poème clandestinement à Kouen, chez Vir°t. Lui-même, avant sa maladie, alla dans cette ville surveiller l'impression et chargea, en outre de ce soin le fidèle Thieriot. A Rouen, Voltaire était en pays ami; il y trouvait l'appui et les conseils de son ami Cideville et du président de Dernières. Cette impression clandestine fut achevée vers la fin de 1723, et l'auteur se hâta d'introduire le poème à Paris, furtivement, dans les fourgons de M°" de Bcrnières.
2. Le ton badin sur lequel Voltaire parle ici de son poème épique rappelle l'espièglerie de ce même Voltaire qui dans une des premières reprééentalions d Œdipe s'amusait à porter sur scène, au moment le plus solennel, la queue du grand-jm tre.
Il a conté lui-même cette gaieté de sa jeunesse.
3. Au mois de juin précédent, Voltaire avait écrit de Paris à Thieriot qui corrigeait les épreuves chez l'imprimeur de Rouen : « Prenez bien garde que mon enfant soit proprement habillé. » Ces « habits » pour deux mille exemplaires étaient prêts; mais on ne devait les mettre à l'enfant qu'à l'intérieur de Paris, lorsqu'il aurait franchi le pas difficile et trompé la vigilance du lieutenant de police.
4. W l'appelle « bâtard » parce qu'il est clandestin et se faufile dans le monde sans permission ni privilège.
Les voitures de la présidente s'arrêtaient à Boulogne, et c'est do là que les exemplaires de la Henriade, transportés furtivement, franchirent les barrières. Six mois plus tard. Voltaire écrivait à Thieriot: « Songez, je vous prie, à tous les périls qu'a courus Henri IV; il n'est entré dans la capitale que par un miracle. »
bonnes étrcnncs que celles que me prépare votre arrivée pour le jour de l'an.
LETTRE XIII. — A M***, IflINISTRE DU DÉPARTEMENT DE PARIS.
Je remontre très humblement que j'ai été assassiné par le brave chevalier de Rohan, assisté de six coupe-jarrets, derrière lesquels il était hardiment posté ^
J'ai toujours cherché depuis ce temps à réparer, non mon honneur, mais le sien, ce qui était trop difficile-.
Si je suis venu dans Versailles, il est très faux que j'aie fait demander le chevalier de Rohan-Ghabot chez M. le cardinal de Rohan'.
LETTRE XIY. — A M. THIERIOT,
Chez M°»e de Bernières, rue de Beaiine*.
(De la Bastilles, aviil 1726).
J'ai été accoutumé à tous les malheurs, mais pas encore à celui d'être abandonné de vous entièrement.
1. En décembre 172b, à la suite d'une altercation qui s'était élevée
entre Voltaire et le chevalierde Rohan- Chabot, à l'Opéra, ce chevalierlit roiier de coups Voltaire, en plein jour et en plein Paris, dans un guet-apens.
Le poète dînait à Thôtel de Sulli, situé rue Saint-Antoine (il subsiste encore et porte aujourd'hui Je n» 143}, lorsqu'on vint le demander; il descendit, s'approcha du carrosse où on était censé l'attendre, et pendant qu'il mettait le pied sur la portière, il fut saisi par derrière et frappé : le chevalier, dans une seconde voiture, surveillait l'exécution, et, selon ses expressions, n commandoit les travailleurs. » Voltaire, hors de lui, et ne respirant qu'une juste vengeance, prend des leçons d'escrime pendant plusieurs mois et envoie un cartel à l'assassin, a Celui-ci, » homme lâche et méprisé, prévient sa famille dont le crédit fait mettre Voltaire à la Bastille. — . Desnoiresterres, t. i, p. 345,
2. Ce chevalier, Guy Auguste de Rohan-Chabot, né en 1C83, avait alors quaranle-trois ans; il avait le grado de maréchal de camp et fut nommé lieutenant-général eu 1735. Sans états
LETTR. CH. DE VOLTAIRE
de services, il dut tous ces grades à rinfluence de sa famille, l'une des plus puissantes de France. Elle se divisait en cinq branches : Guéménée, Monlbazon, Soubise, Gié et Chabot.
Les Rohan avaient rang de princes.
3. C'est ce cardinal, dont nous avons parlé plus haut (V. page 22, note 2), qui obtint de M. de Bourbon, alors chef du gouvernement, l'ordre de mettre Voltaire en prison. Le maréchal de Villars l'assure dans ses Mémoires et résume ainsi son opinion personnelle sur cette révoltante iniquité : « Le public, disposé à tout blâmer, trouva, pour cette fois avec raison, que tout le monde avoit tort : Voltaire, d'avoir offensé le chevalier de Rohan ; celui-ci, d'avoir osé commettre un crime digne de mort, en faisant battre un citoyen; le gouvernement, de n'avoir pas puni la notoriété d'une mauvaise action, et d'avoir fait mettre le battu à la Bastille pour tranquilliser le batteur. » (Michaud et PoujouLAT, t. xxxiir, p. 323.)
4. Thiériot demeurait alors chez M"" de Bernières où Voltaire l'avait introduit et placé.
5. Voltaire avait été arrêté le 17 avril 1726 et conduit à la Bastille.
M""*^ de Bornières, M"'^ du DelTand^ M. le chevalier des Alleurs- devraient bien me venir voir. Il n'y a qu'cà demander la permission à M. Hérault, ou h M. de Maurepas'.
LETTRE XV. — A W^e QE BERNIÉRES.
Avril 1726.
On doit me conduire demain ou après-demain de la Bastille droit à Calais. Pouvez-vous, madame, avoir la bonté de me prêter votre chaise de poste? Celui qui m'aura conduit vous la ramènerait. Demain mercredi, ceux qui voudront me venir voir peuvent entrer librement. Je me flatte que j'aurai l'occasion de vous assurer encore une fois en ma vie de mon véritable et respectueux attachement.
Venez, je vous en prie, avec M"'^ du Delîand; je compte aussi que je verrai notre ami Thieriot.