LETTRE XVII. — AU MÊME
Le 12 août 1726
J'ai reçu bien tard, mon cher Thieriot, une lettre de vous, du H du mois de mai dernier. Vous m'avez vu bien malheureux à Paris. La môme destinée m'a poursuivi partout. Si le caractère des héros de mon poème est aussi bien soutenu que celui de ma mauvaise fortune, mon poème assurément réussira mieux que moi. Vous me donnez par votre lettre des assurances si touchantes de votre amitié, qu'il est juste que j'y réponde par de la confiance. Je vous avouerai donc, mon cher Thieriot, que j'ai fait un petit voyage à Paris, depuis peu^ Puisque je ne vous y ai point vu, vous jugerez aisément que je n'ai vu personne. Je ne cherchais qu'un seul homme que l'instinct de sa poltronnerie a caché de moi, comme s'il avait deviné que je fusse à sa piste. Enfin la crainte d'être découvert m'a fait partir plus précipitamment que je n'étais venu.
Voilà qui est fait, mon cher Thieriot ; il y a grande apparence que je ne vous re verrai plus de ma vie. Je suis encore très incertain si je me retirerai à Londres. Je sais que c'est un pays où les arts sont tous honorés et récompensés, oii il y a de la différence entre les conditions, mais point d'autre entre les hommes que celle du mérite. C'est un pays où on pense librement et noblement, sans être retenu par aucune crainte servile. Si je suivais mon inclination, ce serait là que je me fixerais, dans l'idée seulement d'apprendre à penser. Mais je ne sais si ma petite
qu'il soit conduit en Angleterre. Ainsi le sieur Condé l'accompagnera jusqu'à Calais, et le verra embarquer et partir de ce port, n — Belort, Histoire de la détention des philosophes, t. ii, p. 35, 36. — Voltaire arriva le o mai à Calais et en partit cinq jours après.