A peine débarqué en Angleterre
et délivré de toute surveillance. Voltaire avait regagné la France secrètement pour y chercher l'occasion de se battre avec le chevalier de Rohan.
Celte occasion lui échappant, il retourna en exil. Toute cette lettre est empreinte d'une profonde tristesse et d"une poignante amertume.
fortune, très dérangée par tant de voyages, ma mauvaise santé, plus altérée que jamais, et mon goût pour la plus profonde retraite, me permettront d'aller me jeter au travers du tintamarre de Whiteball ^ et de Londres. Je suis très bien recommandé en ce pays-là et on m'y altend avec assez de bonté- ; mais je ne puis pas vous répondre que je fasse le voy.'ige. Je n'ai plus que deux cboses à faire dans ma vie : l'une de la hasarder avec honneur dès que je le pourrai; et l'autre de la finir dans l'obscurité d'une retraite qui convient à ma façon de penser, à mes malheurs et à la connaissance que j'ai des hommes.
J'abandonne de bon cœur mes pensions du roi et de la reine^; le seul regret que j'aie est de n'avoir pu réussir à vous les faire partager. Ce serait une consolation pour moi dans ma solitude de penser que j'aurais pu, une fois en ma vie, vous être de quelque utilité; mais je suis destiné à être malheureux de toutes façons. Le plus graud plaisir qu'un honnête homme puisse ressentir, celui do faire plaisir à ses amis, m'est refusé.
Je ne sais comment M"'^ de Bernières pense à mon égard.
Prendrait-elle le soin de rassurer mon cœur Contre la défiance attachée au malheur *?
Je respecterai toute ma vie l'amitié qu'elle a eu pour moi et je conserverai celle que j'ai pour elle. Je lui sou-
1. Whfle/tall, vaste bâtiment carré, ancienne résidence des rois d'Aiiglelerre. C'est devant une des fenêtres de cet édifice que Charles 1"" eut la tète tranchée.
2. Bolingbrocke, que Voltaire avait connu en F"rance (Voyez page 14, noie 5), était rentré en Angleterre, gracié et pardonné. Il se partageait enlie son hôtel de Londres, à Pall- Mall, el Dawley, sa maison de campagne, dans le comté de Middlesex.
Lié .'ivec Swift, Pope et Gay, les plus grands écrivains et poètes de son temps, il leur rec' mmanda l'exilé et l'introduisit même dans le monde of- (iciel et à la cour où il avait conservé de nobles amitiés.