LETTRE CLXXI. - A M. LE CARDINAL DE BERNIS
Ferney, 22 décembre 1766.
Monseigneur, je souhaite la bonne année à Votre Éminence, s'il y a de bonnes années ; car elles sont toutes assez mêlées, et j'en ai vu soixante-seize dont aucune n'a été fort bonne. Je ne m'imaginerai jamais que vous abandonniez entièrement les belles-lettres; vous seriez un ingrat. Vous aimerez toujours les vers français, quand même vous feriez des hymnes ' latins. Je ne dis pas que vous aimerez les miens ; mais vous me les ferez faire meilleurs. Vous m'avez accoutumé à prendre la liberté de vous consulter : je présente donc à votre muse archiépiscopale ^ une tragédie ^ profane pour ses étrennes. Il m'a paru si plaisant de mettre sur la scène tragique une princesse qui raccommode ses chemises, et des gens qui n'en ont pas, que je n'ai pu résister à la tentation de faire ce qu'on n'a jamais fait. Il m'a paru que toutes les conditions de la vie humaine pouvaient être traitées sans bassesse; et quoique la difficulté d'ennoblir un tel sujet soit assez grande, le plaisir de la nouveauté m'a soutenu, et j'ai oublié le solve senescentem : mais, si vous me dites solve^ je jette tout au feu *. Jetez-y surtout ces étrennes, si elles vous ennuient, et tenez-moi compte seulement du désir de vous plaire. Je me flatte que vous jouissez d'une bonne santé, et que vous êtes heureux. Je sais du moins que vous faites des heureux, et c'est un acheminement pour l'être. Vous faites de grands biens dans votre dio-
1. Hymne, chant d'église, est du féminin ; dans les autres acceptions, il est masculin. Bernis pouvait composer des « hymnes latins, » non destinés à l'Eglise.