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LETTRE CLXXII. — A M L'ABBÉ D'OLIVET

A Ferney, 5 janvier 1767,

Cher doyen * de l'Académie, Vous vîtes de plus heureux teraps; Des neuf Sœurs la troupe endormie Laisse 2 reposer les talents; Notre gloire est un peu flétrie.

Ramenez-nous, sur vos vieux ans, Et le bon goût et le bon sens Qu'eut jadis ma chère patrie.

Dites-moi si jamais vous vîtes, dans aucun bon auteur de ce grand siècle de Louis XIV, le mot de vis-à-vis employé une seule fois pour signifier envei^s, avec, à regard. Y en a-t-il un seul qui ait dit ingrat vis-à-vis de moi, au lieu d'ingrat envers moi ; il se ménageait vis-à-vis de ses rivaux, au lieu de dire avec ses rivaux; il était fier vis-àvis de ses supérieurs, pour fier avec ses supérieurs, etc.? Enfin ce mot de vis-à-vis, qui est très-rarement juste et jamais noble, inonde aujourd'hui nos livres, et la cour, et le barreau, et la société ; car dès qu'une expression vicieuse s'introduit, la foule s'en empare.

Dites-moi si Racine a persiflé Boileau, si Bossaet a persiflé Pascal, et si Fun et l'autre ont mystifié La Fontaine, en abusant quelquefois de sa simplicité ?Avez-vous jamais dit que Cicéron écrivait au parfait; que la coupe des tragédies de Racine était heureuse? On va jusqu'à imprimer que les princes sont quelquefois mal éduqués.

1. Dans une lettre citée plus haut Voltaire donne ce même titre au duc de Richelieu. L'un et l'autre, en effet, y avaient droit : Richelieu, élu en 1720, était doyen, par rang d'ancienneté et par l'ordre de réception ; l'abbé d'Oiivet, reçu en 17-23, était doyen d'âge, car il avait alors quatre-vingt-cinq ans. 11 venait de donner une nouvelle édition de son Traité de la Prosodie française, publié en 1738.

2. Reposer, pour se reposer. Avec laisser et faire on fait ellipse d'un pronom personael dans les verbes dits pronominaux :

Où laissê-je égarer mes vœux et mon [esprit?

(Racine, Phèdre, A. UI, s. m.] « On laisse échapper son cœur après mille objets mondains. » (Fléghier, Panégyrique de sainte Thérèse, 1.) « // ne laissera pas affaiblir cette gloire. « (BossuET, Politique, 1, I, art. 1.) — a II faut y prendre garde, et ne pas laisser trop attrister votre imagination, ï (FÉNELON, Lettres spirituelles, CXLI. Edit. Saint-Sulpice.) — On trouve de nombreux exemples de semblables ellipses avec d'autres verbes encore, tels que regarder, sentir^voir^ entendre, écouter.

Il paraît que ceux qui parlent ainsi ont reçu eux-mômes une fort mauvaise éducation. Quand Bossuet, Fénelon, Pellisson *, voulaient exprimer qu'on suivait ses anciennes idées, ses projets, ses engagements, qu'on travaillait sur un plan proposé, qu'on remplissait ses promesses, qu'on reprenait une affaire, etc., ils ne disaient point : J'ai suivi mes errements^ j'ai travaillé sur mes en^ements ^

Errement a été substitué par les procureurs au mot erres^ que le peuple emploie au lieu d'arrhes ; art^hes û- ^m^iQgnge. Vous trouvez ce mot dans la tragi-comédie de Pierre Corneille, intitulie Don Sanche d'Aragon.

Ce présent donc renferme un tissu de cheveux Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux^.

Le peuple de Paris a changé arrhes en erres : des erres au coche : donnez-moi des erres. De là, errements; et aujourd'hui je vois que, dans les discours les plus graves, le roi a suivi ses derniers errements vis-à-vis des rentiers.

Le style barbare des anciennes formules commence à se glisser dans les papiers publics. On imprime que Sa Majesté await reconnu qu'une telle province aurait été endommagée par les inondations.

En un mot, monsieur, la langue paraît s'altérer tous les jours; mais le style se corrompt bien davantage : on prodigue les images et les tours de la poésie en physique; on parle d'anatomie en style ampoulé; on se pique d'em-

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