A. V, s. VI, — Don Sanche est ùe
ployer des expressions qui étonnent, parce qu'elles ne conviennent point aux pensées.
C'est un grand malheur, il faut l'avouer, que dans un livre* rempli d'idées profondes, ingénieuses et neuves, on ait traité du fondement des lois en épigrammes. La gravité d'une étude si importante devait avertir l'auteur de respecter davantage son sujet : et combien a-t-il fait de mauvais imitateurs qui, n'ayant pas son génie, n'ont pu copier que ses défauts !
Boileau, il est vrai, a dit après Horace :
Heureux qui dans ses vers sait, d'une voix légère, Passer du grave au doux, du plaisant au sévère 2.
Mais il n'a pas prétendu qu'on mélangeât tous les styles. Il ne voulait pas qu'on mît le masque de Thalie sur le visage de Melpomène% ni qu'on prodiguât les grands mots dans les affaires les plus minces. Il faut toujours conformer son style à son sujet.
Il m'est tombé entre les mains l'annonce imprimée d'un marchand de ce qu'on peut envoyer de Paris en province pour servir sur table. Il commence par un éloge magnifique de l'agriculture et du commerce, il pèse dans ses balances d'épicier le mérite du duc de Sulli* et du grand ministre Colbert ; et ne pensez pas qu'il s'abaisse à citer le nom du duc de Sulli, il l'appelle Vami d'Henri IV : et
1. L'Esprit des Lois, par Montesquieu, publié en 1748. M"» du Defifand disait de cet ouvrage : « C'est de l'esprit sur les Lois. » — Passe pour ce bon mot, qui n'est qu'un mot sans conséquence; mais la critique de Voltaire, sérieusement exprimée, nous semble sévère jusqu'à l'injustice. Qu'il y ait dans l'ouvrage de Montesquieu des pensées subtiles ou trop fines, d'un tour trop concis, parfois énigmatique, des expressions trop figurées, tout le monde le sait ; mais il est exagéré de dire qu'il « ait traité du fondement des lois en épigrammes, »
ce qui tendrait à signifier qu'il a mis la philosophie politique en pointes et en traits d'esprit, comme d'autres avaient mis en madrigaux l'histoire romaine.