‹ Lettres choisiesChapitre 37 sur 456 · Protégé par M"" de Prie, Vol · texte numérisé non relu

Protégé par M"" de Prie, Vol

taire avait été présenté à la reine Marie-Leczinska, en 1725, et lui avait offert la JJenriade. On joua à Versailles sa tragédie de Muriauine et sa petite comédie de l'Indiscret qui venait de faire son apparition quelques jours auparavant. " La reine, écrivait V^oltaire le 17 octobre, a pleuré à Ma- ;vV/w2?je; elle a ri à V Indiscret ; é\\& me parle sou vent, elle m'appelle 7«0Hpa'/u/'e Voltaire. » Finalement, elle donna au poète une pension de 1,500 livres sur sa cassette. Il avait reçu en 1722 une pension du roi de 2,000 livres, et une l.ensiun de l,20u francs du duc d'Orléans, en 1718.

4. Le second de ces vers est de Racine, Mit/ij'idote, acte II, scène iv.

haite une meilleure santé, une fortune rangée, bien du plaisir et des amis comme vous. Parlez-lui quelquefois de moi. Si j'ai encore quelques amis qui prononcent mon nom devant vous, parlez de moi sobrement avec eux et entretenez le souvenir qu'ils veulent bien me conserver.

Pour vous, écrivez-moi quelquefois, sans examiner si je fais exactement réponse. Comptez sur mon cœur plus que sur mes lettres.

Adieu, mon cher Thieriot ; aimez-moi malgré l'absence et la mauvaise fortune.

LETTRE XVIII. — A IflUe BESSIÈRES K

A Wandsworth 2, le 15 octobre 1726.

Je reçois, mademoiselle, en même temps une lettre de vous, du 10 septembre, et une de mon frère, du 12 aoùt^. La retraite ignorée oii j'ai vécu depuis deux mois, et mes maladies continuelles, qui m'ont empêché d'écrire à mon correspondant de Calais*, sont cause que ces lettres ont tardé si longtemps à venir jusqu'à moi. Tout ce que vous m'écrivez m'a percé le cœur. Que puis-je vous dire, mademoiselle, sur la mort de ma sœur% sinon qu'il eût

1. Une amie de la famille du poète, et peut-être une parente.

2. M. Falkener, riche négociant anglais, à qui Zaïre fut dédiée plus tard et qui devint ambassadeur à Constantinople, avait offert à l'exilé la plus cordiale liospitalité dans sa belle propriété de Wandsworth, à 10 kilomètres sud-ouest de Londres, au confluent de la Wandle et de la Tamise. C'est là que Voltaire passa presque tout le temps de son exil dans le calme de la solitude et dans le travail.

3. Son frère aine, Armand Arouet, né en 1683, avait succédé à son père dans la charge de receveur des épices de la chambre des comptes, le 29 décembre 1721. Elevé au séminaire de Saint-Magloire, chez les Oratoriens, il était janséniste exalté, ce qui faisait dire à son père : « J'ai pour fils deux fous, l'un en prose et l'autre en vers. » L'auteur d Œdipe et de la Henriade iui paraissait un réprouvé ; il l'évitait avec une sorte d'horreur. On voyait encore, en 1786, dans l'église Saint-

André -des -Arts, au-dessous de la chaire du prédicateur, un ex-voto qu'il avait offert à Dieu pour le rachat de l'âme de son diabolique frère cadet.

Il mourut en 1745.

4.M.Dunoquet, trésorier des troupes, ami de M""" de Ferriol qui, sans doute, lui avait adressé Voltaire, lorsque celui-ci quitta la Bastille pour lexil.

5. Cette sœur, née en 1GS6, était mariée à Pierre-François Mignot, correcteur à la chambre des comptes de Paris. Elle mourut en septembre 1726, laissant deux filles et un fils. L'aînée de ces filles devint M"» de Fontaine et fut mère de M. Dompierre-d'Hornoy, conseiller au Parlement de Paris, mort en 1728; elle épousa, en secondes noces, le marquis de FJorian, en 1762; la cadette fut M"'^ Denis, qui devint veuve en 1744. Le lii:-, l'abbé Mignot, conseiller du roi. eu ses conseils, pourvu de l'abbaye de Scellières, au diocèse de Troyes, iniiuma son oncle dans cette abbaye en 1778. Il mourut en 1790, presque en même terrps que M"« Denis.

mieux valu pour ma famille et pour moi que j'eusse été enlevé à sa place* ? Ce n'est point à moi à vous parler du peu de cas que l'on doit faire de ce passage si court et si difficile qu'on appelle la vie : vous avez sur cela des notions plus lumineuses que moi et puisées dans des sources plus pures. Je ne connais que les malheurs de la vie, mais vous en connaissez les remèdes, et la différence de vous à moi est du malade au médecin.

Je vous supplie, mademoiselle, d'avoir la bonté de remplir jusqu'au bout le zèle charitable que vous daignez avoir pour moi en cette occasion douloureuse : ou engagez mon frère à me donner, sans différer un seul moment, des nouvelles de sa santé, ou donnez-m'en vousmême. Il ne vous reste que lui de toute la famille de mon père, que vous avez regardée comme la vôtre. Pour moi, il ne faut plus me compter. Ce n'est pas que je ne vive encore pour le respect et l'amitié que je vous dois ; mais je suis mort pour tout le reste. Vous avez grand tort, permettez- moi de vous le dire avec tendresse et avec douleur, vous avez grand tort de soupçonner que je vous aie oubliée. J'ai bien fait des fautes dans le cours de ma vie. Les amertumes et les souffrances qui en ont marqué presque tous les jours ont été souvent mon ouvrage. Je sens le peu que je vaux ; mes faiblesses me font pitié et mes fautes me font horreur. Mais Dieu m'est témoin que j'aime la vertu, et qu'ainsi je vous suis tendrement attaché pour toute ma vie.

Adieu, je vous embrasse, permettez-moi ce terme, avec tout le respect et toute la reconnaissance que je dois à M"° Bessières.

1. Voltaire avait toujours aimé tendrement sa sœur. 1\ écrivait à Thieriol en 17-22 : * Mon cœur a toujours été tourné vers eile. » Les deux frères, nu contraire, se détestaient, bien qu'en 1726 Voltaire fût disposé à une réconciliation qui fut repoussée. L'année t^uivante il écrivait à ce même conlidcnî Tliieriot : t J'ai essayé par toutes

sortes de moyens d'adoucir la grossièreté pédantesque et l'insolent égoïsme dont il m'a accablé ces deux dernières années. Je vous avoue, dans l'amertume de mon cœur, que son insupportable conduite envers moi a été une de mes plus vives afflictions. » (14 juin 1727.)

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