‹ Lettres choisiesChapitre 38 sur 456 · LETTRE XIX. — AU P. PORÉE · texte numérisé non relu

LETTRE XIX. — AU P. PORÉE

Paris, 7 janvier 1732:

Je vous envoie, mon cher père, la nouvelle édition qu'on vient de faire de la tragédie à'Œdipe. J'ai eu soin d'effacer, autant que je l'ai pu, les couleurs fades d'un amour déplacé, que j'avais mêlées malgré moi aux traits mâles et terribles que ce sujet exige.

Je veux d'abord que vous sachiez, pour ma justification, que, tout jeune que j'étais quand je fis Œdipe^^ je le composai à peu près tel que vous le voyez aujourd'hui : j'étais plein de la lecture des anciens et de vos leçons, et je connaissais fort peu le théâtre de Paris ; je travaillai à peu près comme si j'avais été à Athènes. Je consultai M. Dacier% qui était du pays ; il me conseilla de mettre un chœur dans toutes les scènes, à la manière des Grecs : c'était me conseiller de me promener dans Paris avec la robe de Platon. J'eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris voulussent exécuter les chœurs qui p;iraissent trois ou quatre fois dans la pièce; j'en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles virent qu'il n'y avait point de rôle pour l'amoureuse. On trouva la scène de la double confidence entre Œdipe et Jocaste, tirée en partie de Sophocle, tout à fait insipide. En un mot, les acteurs, qui étaient dans ce temps-là petits-maîtres et grands seigneurs, refusèrent de représenter l'ouvrage.

J'étais extrêmement jeune ; je crus qu'ils avaient raison ;

1. Sur cet ancien maître de Voltaire, qui mourut en 1741, voy. page 5, note 2. Voltaire était rentré en France au mois de mars 1729. Interné d'abord à Saint-Germain, il fut autorisé à venir habiter Paris à la un d'avril :

l'exil avait duré trois ans.

2. Il y travailla dès sa sortie du collèîje, en 1713 et 1714. 11 avait alors vingt ans.

Page 1