‹ Lettres choisiesChapitre 393 sur 456 · A M. DE SOUMAROKOF · texte numérisé non relu

A M. DE SOUMAROKOF

26 février 1769.

Monsieur, votre lettre et vos ouvrages sont une grande preuve que le génie et le goût sont de tout pays. Ceux qui ont dit que la poésie et la musique étaient bornées aux climats tempérés se sont bien trompés. Si le climat avait tant de puissance, la Grèce porterait encore des Platon et des Anacréon * , comme elle porte les mêmes fruits et les mêmes fleurs; l'Italie aurait des Horace, des Virgile, des

1. V. page 403, note 2. Le duc de Choiseul était ministre de la guerre.

Voltaire lui avait recommandé Dupuits, le mari de Marie Corneille. V.

2. a La comtesse de Horn se servit de cette lettre auprès de la duchesse de Choiseul. » (G. Sand.)

3. Conseiller d'Etat et directeur des théâtres de la cour à Sainl-Péters bourg. 11 est le premier poète de sa nation qui ait écrit des drames réguliers; il prit pour modèles Corneille, Racine et Voltaire, et tira presque

LETTR. GH. DE VOLTAIRE

tous les sujets de ses pièces de l'histoire de Russie. Ses œuvres, publiées en dix volumes, en 1787, contiennent des tragédies, des comédies, des poèmes, des critiques, des odes, des épîtrcs, des satires et des élégies. Il cultiva presque tous les genres poétiques.

4. Poète lyrique, né à Téos en lonie, vers l'an 559 avant J.-C. Parmi les poésies qui composentjle recueil qu'on lui attribue, plusieurs ne sont pas authentiques. Il a été souvent traduit en français, en vers et en prose. — Platon vécut de 437 à 387 avant J.-C.

Arioste et des Tasse* : mais il n'y a plus à Rome que des processions, et, dans la Grèce, que des coups de bâton. 11 faut donc absolument des souverains qui aiment les arts, qui s'y connaissent, et qui les encouragent. Ils changent le climat; ils font naître les roses au milieu des neiges*.

C'est ce que fait votre incomparable souveraine ^ Je croirais que les lettres dont elle m'honore me viennent de Versailles, et que la vôtre est d'un de mes confrères de l'Académie française. M. le prince de Kolouski, qui m'a rendu ses lettres et la vôtre, s'exprime comme vous; et c'est ce que j'ai admiré dans tous les seigneurs russes qui me* sont venus voir dans ma retraite. Vous avez sur moi un prodigieux avantage ; je ne sais pas un mot de votre langue, et vous possédez parfaitement la mienne.

Je vais répondre à toutes vos questions, dans lesquelles on voit assez votre sentiment sous l'apparence du doute. Je me vante à vous, monsieur, d'être de votre opinion en tout.

Oui, monsieur, je regarde Racine comme le meilleur de nos poètes tragiques, sans contredit; comme celui qui seul a parlé au cœur et à la raison, qui seul a été véritablement sublime sans aucune enflure, et qui a mis dans la diction un charme inconnu jusqu'à lui. Il est le seul encore qui ait traité l'amour tragiquement ; car, avant lui. Corneille n'avait fait bien parler cette passion que dans

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