LETTRE XXII. —AUX AUTEURS DU NOUVELLISTE DU PARNASSE
Juin 1731.
Messieurs, on m'a fait tenir à la campagne où je suis, près de Renterbury*, depuis quatre mois, les lettres que vous publiez avec succès en France depuis environ ce temps. J'ai vu, dans votre dix-huitième lettre, des plaintes
1. Cideville avait aplani les difficultés de ce projet de Voltaire en intervenant auprès du premier président du parlement de Rouen, M. de Pontcarré. 11 en obtint une permission tacite et s'adressa à un de ces imprimeurs qui se passaient de permission.
2. Conseiller du roi au bureau des finances, père de M"» de Livry qui, en 1710 et 1720, s'essaya sur la scène française dans certains rôles d Œdipe et d'Artémire, passa en Angleterre avec une troupe de comédiens, y épousa le marquis de la Tour du Pin de Gouvernée et revint, en 1727, à Paris iiôner, comme marquise, dans riiôlcl de son mari. — M. de Livry, chez qui Voltaire, en 1731,soupait tous les jours, habitait rue de Condé.
3. A la ûu de 1730, l'abbé Desfontames, ancien jésuite, avait fondé
avec l'abbé Granet une feuille de critique littéraire intitulée le Nouvelliste du Pai'nasse, ou Réflexions sur les ouvrages nouveaux. Ce journal se publiait sous forme de lettres qui paraissaient tous les huit jours. 11 y en eut en tout cinquante deux ; ia dernière est du 15 mars 1732. La coalition des auteurs critiqués et des éditeurs lit supprimer le privilège accordé.
4. Voltaire était à Rouen, chez le libraire Jore, comme nous l'avons dit plus haut; mais pour tenir son voyage plus secret, il avait dit à ses plus intimes amis, en quittant Paris, qu'il partait pour l'Angleterre. Pour confirmer ce bruit, il écrit au Nouvelliste du Parnasse qu'il habite la campagne de Kenterbury ou Cantorbéry (comté de Kent, à 80 kilomètres de Londres).
injurieuses que l'on vous adresse contre moi, sur lesquelles il est juste que j'aie l'honneur de vous écrire, moins pour ma propre justification que pour l'intérêt de la vérité.
Un ami ou peut-être un parent de feu M. de Campistron* me fait des reproches pleins d'amertume et de dureté de ce que j'ai, dit-il, insulté à la mémoire de cet illustre écrivain, dans une l3rochure de ma façon, et que je me suis servi de ces termes indécents : le pauvre Campistron. Il aurait raison, sans doute, de me faire ce reproche, et vous, messieurs, de l'imprimer, si j'avais en effet été coupable d'une grossièreté si éloignée de mes mœurs. C'est pour moi une surprise également vive et douloureuse de voir que l'on m'impute de pareilles sottises. Je ne sais ce que c'est que cette brochure, je n'en ai jamais entendu parlera Je n'ai fait aucune brochure en ma vie : si jamais homme devait être à l'abri d'une pareille accusation, j'ose dire que c'était moi, messieurs.
Depuis l'âge de seize ans, oii quelques vers un peu satiriques, et par conséquent très condamnables, avaient échappé à l'imprudence de mon âge et au ressentiment d'une injustice % je me suis imposé la loi de jie jamais tomber dans ce détestable genre d'écrire. Je passe mes jours dans des souffrances continuelles de corps qui m'accablent* et dans l'étude des bons livres, qui me con-
1. Très médiocre élève et imitateur de Racine, né à Toulouse en 1650, mort en 1723, auteur des tragédies de Virginie, d'Arminius , d'Andronic ,
à'Alcibiade et de Tiridale, qui eurent un certain succès. \\ lit aussi plusieurs opéras , Acis et Galatée , Ac/iille et Alcide; deux comédies, le Jaloux désabusé (1709) , l'Ainante amant; il entra à l'Académie française en 17U0. Il était secrétaire des commandements du duc de Vendôme.
Ses vers ne sont que de la prose riraée.
2. C'est en 1723 qu'avaient paru les Sentiments d'un spectateur français sur la nouvelle tragédie d'Inès de Castro. On y critique un vers du pauvre M. de Campistron, qui venait de mourir.
3. En 1714, Voltaire, âgé de vingt ans, et non pas de seize ans, fit le Bourbiar, en vers marotiques, à l'imitation des sutires de Rousseau. Cette pièce était dirigée contre la Motte dont le crédit avait fait couronner l'abbé Dujarry par l'Académie française, au préjudice de Voltaire qui avait concouru pour le prix de poésie.
Le sujet était une ode sur la construction du chœur de Notre-Dame.
Ouvert en 1712, Ig concours fut clos en 1714. L'dbbé Dnjarry avait soixantecmq ans.
4. A cette même époque il écrivait à Thieriot : « Voilà l'état où je suis, mourant et tranquille... J'ai passé un mois entier dans mon lit. » (l*"' et 30 juin 1731.)
sole; j'apprends quelquefois, clans mon lit, que l'on m'impute, à Paris, des pièces fugitives que je n'ai jamais vues et que je ne verrai jamais. Je ne puis attribuer ces accusations frivoles à aucune jalousie d'auteur; car qui pourrait être jaloux de moi? Mais quelque motif qu'on ait pu avoir pour me charger de pareils écrits, je déclare ici^ une bonne fois pour toutes, qu'il n'y a personne en France qui puisse dire que je lui aie jamais fait voir, depuis que je suis hors de l'enfance, aucun écrit satirique en vers ou en prose ; et que celui-là se montre, qui puisse seulement avancer que j'aie jamais applaudi un seul de ses écrits, dont le mérite consiste à flatter la malignité humaine.
Non seulement je ne me suis jamais servi de termes injurieux, soit de bouche, soit par écrit, en citant feu M. de Campistron, dont la mémoire ne doit pas être indifférente aux gens de lettres, mais je me suis toujours révolté contre cette coutume impolie qu'ont prise plusieurs jeunes gens, d'appeler par leur simple nom des auteurs illustres qui méritent des égards.
Je trouve toujours indigne de la politesse française, et du respect que les hommes se doivent les uns aux autres, de dire Fontenelle, Chaulieu, Crébillon, La Motte, Rousseau, etc.; et j'ose dire que j'ai corrigé quelques personnes de ces manières indécentes de parler, qui sont toujours insultantes pour les vivants, et dont on ne doit se servir envers les morts que quand ils commencent à devenir anciens pour nous. Le peu de curieux qui pourront jeter les yeux sur les préfaces de quelques pièces de théâtre que j'ai hasardées, verront que je dis toujours le grand Corneille, qui a pour nous le mérite de l'antiquité : et que je dis M. Racine et M. Despréaux, parce qu'ils sont presque mes contemporains ^
Il est vrai que dans la préface d'une tragédie adressée à milord Bolingbrocke, rendant compte à cet illustre an-
1. Boileau, né en 1636, était mort en 1711, lorsque Voltaire avait dixsept ans. Racine, né en 1639, mourut
en 1699. — Corneille, mourut en 1084.
né en 1606,
glais des défauts et des beautés de notre théâtre, je me suis plaint, avec justice, que la i:alanterie dégrade parmi nous la dignité de la scène ; j'ai dit, et je dis encore, que l'on avait applaudi ces vers d'Alcibiade^ indignes delà tragédie :
Hélas! qu"est-il besoin de m'en entretenir? Mon penchant à l'anioiir, je l'avouerai sans peine, Fut de tous mes malheurs la cause trop certaine : Mais bien qu'il m'ait coulé des chagrins, des soupirs, Je n'ai pu refuser mon âme à ses plaisirs; Car enfin, Amintas, quoi qu'on en puisse dire, Il n'est rien de semblable à ce qu'il nous inspire. Où trouve-t-on ailleurs cette vive douceur Capable d'enlever et de charmer un cœur?
J'aurais pu dire avec la même vérité que les derniers ouvrages du grand Corneille sont indignes de lui, et sont inférieurs à cet Alcibiade^ et qne la Bérénice^ de M. Racine n'est qu'une élégie bien écrite, sans offenser la mémoire de ces grands hommes. Ce sont les fautes de ces écrivains illustres qui nous instruisent: j'ai cru même faire honneur à M. de Campistron, en le citant à des étrangers à qui je parlais de la scène française : de même que je croirais rendre bommage à la mémoire de l'inimilable Molière, si, pour faire sentir les défauts de notre scène comique, je disais que, d'ordinaire, les intrigues de nos comédies ne sont ménagées que par des valets, que les plaisanteries ne sont presque jamais dans la bouche des maîtres^; et que j'apportasse en preuve la plupart des pièces de ce charmant génie, qui, malgré ce défaut et celui de ses dénoiiments*, est si au-dessus de Plante et de Térence.