‹ Lettres choisiesChapitre 61 sur 456 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

mis: vous marchez sur le bord d'un abîme, entre le mépris et la haine.

(( Mais quoi, me direz-vous, me haïr, me persécuter, parce que j'aurai fait un bon poème, une pièce de théâtre applaudie, ou écrit une histoire avec succès, ou cherché à m 'éclairer et à instruire les autres ! »

Oui, mon ami, voilà de quoi vous rendre malheureux à jamais. Je suppose que vous ayez fait un bon ouvrage : imaginez-vous ' qu'il vous faudra quitter le repos de votre cabinet pour solliciter l'examinateur^; si votre manière de penser n'est pas la sienne, s'il n'est pas l'ami de vos amis, s'il est celui de votre rival, s'il est votre rival lui-mcme, il vous est plus difficile d'obtenir un privilège, qu'à un homme qui n'a point la protection des femmes d'avoir un emploi dans les finances ^ Enfin, après un an de refus et de négociations, votre ouvrage s'imprime; c'est alors qu'il faut ou assoupir les Cerbères de la littérature, ou les faire aboyer en votre faveur. Il y a toujours trois ou quatre gazettes littéraires en France % et autant en Hollande; ce sont des factions différentes. Les libraires de ces journaux ont intérêt qu'ils soient satiriques; ceux qui y travaillent servent aisément l'ava-

ct surtout une grande fortune : ce n'est ni le bon, ni le bel esprit, ni le grand, ni le sublime, ni le fort, ni le f1.'-!irat ; ie ne sais précisément lequel c'est, et j'attends que quelqu'un veuille m'en in?iriiire. »

t. Figurez-vous, représentez à votre esprit, finge tibi animo...

t. Le censeur royal, sur Tavis duquel le « permis' d'impri-i er » est donné ou refusé. — Voy. page 37, noie 2.

3. Les emplois de finances étaient à la nomination àt?, fermiers-généraux, des sotis-fcrrnierx, des partisans, de tous ceux, en un mot, qui avaient pris à ferme la levée des impôts. Lire le chapitre des Biens de fortune, dans La Bruyère, et la comédie de 'furcaret, dans Lesage, sur tout ce personnel des financiers petits et grands de l'ancien régime.

4. Nous avons eu Toccasion d'en citer deux, précédemment : la Revue

ou les Mémoires de Trévoux, dirigés par les PP. jésuites et le Nouvelliste du Parnasse, créé en 1730 par les abbés Desfontaines et Granet. — Voy. page 41, note 3. On comptait en Hollande un certain nombre de journaux littéraires -.V Europe savante {La Haye) , la Bibliothèque réformée, etc.

(Amsterdam, 1728-17o3); le Glaneur historique (ibid.) ; les Mémoires secrets de la République des Zèbres (ibid. 1737- 1748) ; le Journal littéraire [La. Haye) ; la Bibliothèque anglaise { Amsterdam, ili7-l'Iï8,;\a Nouvelle bibtiothèque)La Haye, 1738-1744).— EnFrance, il faut ajouter aux deux «gazettes» que nous avons déjà citées : \o Journal des Savants, le Pour et le Contre ( 1 723-1 740), le Spectateur, de Marivaux (1722), les Observations sur les écrits modernes, ]e Journal de Verdun, créé en 1701.

Les feuilles de Fréron commencèrent en 1745. — Hatin, t. ii, p. 280, 384; t. III, p. 19, 129, 286.

rice du libraire et la malignité du public. Vous cberchez à faire sonner ces trompettes de la Renommée ; vous courtisez les écrivains, les protecteurs, les abbés, les docteurs, les colporteurs : tous vos soins n'empêchent pas que quelque journaliste ne vous déchire. Vous lui répondez, il réplique : vous avez un procès par écrit, devant le public, qui condamne les deux parties au ridicule.

C'est bien pis si vous composez pour le théâtre. Vous commencez par comparaître devant l'aréopage de vingt comédiens, gens dont la profession, quoique utile et agréable, est cependant flétrie par l'injuste mais irrévocable cruauté du public. Ce malheureux avilissement où ils sont les irrite; ils trouvent en vous un client, et ils vous prodiguent tout le mépris dont ils sont couverts. Vous attendez d'eux votre première sentence ; ils vous jugent; ils se chargent enfin de votre pièce : il ne faut plus qu'un mauvais plaisant dans le parterre pour la faire tomber. Réussit-elle, la farce qu'on appelle italienne^, celle de la Foire ^, vous parodient; vingt libelles vous prouvent que vous n'avez pas dû réussir. Des savants qui entendent mal le grec, et qui ne lisent point ce qu'on fait en français, vous dédaignent ou alfectent de vous dédaigner.

Vous portez en tremblant votre livre à une dame de la cour; elle le donne à une femme de chambre qui en fait des papillotes ; et le laquais galonné qui porte ]a livrée du luxe insulte à votre habit qui est la livrée de l'indigence.

1. La comédie italienne, ou commeaia dell'arte, élrM entrée en France dès le seizième siècle : en 1570, loTn, 1585, 1588; elle s'y établit, à côté de riiôtel de Bourgogne, dès 1601. Au temps de Mazarin, elle fut particulièrement florissante. — V. Louis Moland, Molière et la comédie itahewie (1867). — Louis XIV expulsa les comédiens italiens en 1 697 ; le régent les rappela en 1716. On jouait, sur leur théâtre, de nombreuses parodies des pièces représentées à la Comédie- Française.

2. Dans les foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent, fort anciennes et fort célèbres à Paris, des comédiens de province jouaient des farces, des scènes dialoguées, des monologues, des pantomimes ou montraient des marionnettes, comme celles qu'y établit Brioché en 1650. La clôture du Théâtre-Italien, en 1697, accrut la vogue de ces spectacles forains. Des auteurs distingués, Lesage, Fnzelier, et plus tard, Piron, Favart, etc., ne dédaignaient pas de travailler pour la foire.

Enfin, je veux que la réputation de vos ouvrages ait forcé l'envie h dire quelquefois que vous n'êtes pas sans mérite; voilcà tout ce que vous pouvez attendre de votre vivant ; mais qu'elle s'en venge bien en vous persécutant! On vous impute des libelles que vous n'avez pas même lus, des vers que vous méprisez, des sentiments que vous n'avez point. Il faut être d'un parti, ou bien tous les partis se réunissent contre vous.

Il y a dans Paris un grand nombre de petites sociétés où préside toujours quelque femme qui, dans le déclin de sa beauté, fait briller l'aurore de son esprit^. Un ou deux hommes de lettres sont les ministres de ce petit royaume. Si vous négligez d'être au rang des courtisans, vous êtes dans celui des ennemis, et on vous écrase. Cependant, malgré votre mérite, vous vieillissez dans l'opprobre et dans la misère. Les places destinées aux gens de lettres sont données à l'intrigue, non au talent. Ce sera un précepteur qui, par le moyen de la mère de son élève, emportera un poste que vous n'oserez pas seulement regarder. Le parasite d'un courtisan vous enlèvera l'emploi auquel vous êtes propre.

Que le hasard vous amène dans une compagnie oii il se trouvera quelqu'un de ces auteurs réprouvés du public, ou de ces demi-savants qui n'ont pas même assez de mérite pour être de médiocres auteurs, mais qui aura quelque place ou qui sera intrus dans quelque corps; vous sentirez, par la supériorité qu'il affectera sur vous.

1. Par exemple, au commencement du dix-huiliéme siècle, il y eut le salon ou la société de M"" de Lambert, où dominaient Fontencllc et La Motte ; au lendemain de la régence s'ouvrit le salon de M™" de Tencin (1681-1749) qui rassembla les écrivains en renom, que la maîtresse du lo;.'is appelait familièrement « mes bêtes. » M""» de Lambert était veuve et comptait plus de cinquante ans quand elle ouvrit sa maison aux gens de lettres; M"» de Tencin avait traversé et épuisé la régence, lorsqu'à l'âge de quarante ans elle se mit dans le monde sur ce pied

sérieux. Ce» bureaux d'esprit, en France, datentdesbeauxtemps de l'hôtel de Rambouillet, sous Louis XIU :

Molière les a décrits dans les Femmes savantes, en les marquant de ce vers indélébile où se peint leur immortel éguisme : « Nul n'aura de l'esprit, /tors nous et nos ajJiis. » La seconde moitié du dix-huitième siècle vit fleurir les sociétés ou les salons de M"" Doublet et de Bachaumont, de M""" d'Epinay, do M™" GcolTrin, de M"" de Lespinassc, de M"" du DcfTand, du baron d Holbach, de M""» Nccker, pour nous borner aux plus célèbres.

que VOUS êtes justement dans le dernier degré du genre humain.

Au bout de quarante ans de travail, vous vous résolvez à chercher par les cabales ^ ce qu'on ne donne jamais au mérite seul; vous vous intriguez ^ comme les autres pour entrer dans l'Académie française, et pour aller prononcer d'une voix cassée, à votre réception, un compliment qui le lendemain sera oublié pour jamais. Cette Acadéuiie française est l'objet secret des vœux de tous les gens de lettres ; c'est une maîtresse contre laquelle ils font des chansons et des épigrammes jusqu'à ce qu'ils aient obtenu ses faveurs, et qu'ils négligent dès qu'ils en ont la possession.

Il n'est pas étonnant qu'ils désirent d'entrer dans un corps où il y a toujours du mérite, et dont ils espèrent, quoique assez vainement, d'en être protégés. Mais vous me demanderez pourquoi ils en disent tant de mal jusqu'à ce qu'ils y soient admis, et pourquoi le public, qui respecte assez l'Académie des sciences, ménage si peu l'Académie française. C'est que les travaux de l'Académie française sont exposés aux yeux du grand nombre, et les autres sont voilés. Chaque Français croit savoir sa langue et se pique d'avoir du goût; mais il ne se pique pas d'être physicien. Les mathématiques seront toujours pour la nation en général une espèce de mystère, et par conséquent quelque chose de respectable. Des équations algébriques ne donnent de prise ni à l'épigramme, ni à la chanson, ni à l'envie ; mais on juge durement ces énormes

1. Cabales. Ce terme; si souvent employé dans la critique littéraire aux dix-septième et dix-huitième siècles, désigne, au propre, une secte juive de commentateurs de la bible, formée vers 138 ans après J.-C. ; au figuré, il signifie « complot ou association de plusieurs personnes qui sont dans la même confidence et dans les mêmes intérêts, pour faire le mal. » (Trévoux.) — L'intrigue , autre expression très usitée aussi, est l'enchevêtrement des affaires et des intérêts combinés par ambition et embrouillés en vue d'un profit. — La brigue est la poursuite

ardente d'une dignité ou d'un emploi important, un parti formé pour soutenir et pousser un candidat à l'exclusion de ses concurrents.

2. Vous vous intriguez. S'intriguer signifie « se mêler, aller et venir dans le monde, s'insinuer partout, se pousser par l'intrigue. » (Tréyoux.) — Boileau :

L'âge viril, pins mûr, inspire nn air pins

[sage.

Se pousse auprès des grands, s'intngue,

[se ménage-

{Art poét., m, 379.)

recueils de vers médiocres, de compliments, de harangues, et ces éloges qui sont quelquefois aussi faux que l'éloquence avec laquelle on les débite. On est fâché de voir la devise de V immortalité à la tête de tant de déclamations, qui n'annoncent rien d'éternel que l'oubli auquel elles sont condamnées.

Il est très certain que l'Académie française pourrait servir à fixer le goût de la nation. 11 n'y a qu'à lire ses Remarques sur le Cid^ ; la jalousie du cardinal de Richelieu a produit au moins ce bon effet. Quelques ouvrages dans ce genre seraient d'une utilité sensible. On les demande depuis cent années au seul corps dont ils puissent émaner avec fruit et bienséance. On se plaint que la moitié des académiciens soit composée de seigneurs qui n'assistent jamais aux assemblées, et que, dans l'autre moitié, il se trouve à peine huit ou neuf gens de lettres qui soient assidus. L'Académie est souvent négligée par ses propres membres. Cependant, cà peine un des quarante a-t-il rendu les derniers soupirs, que dix concurrents se présentent ; un évèché n'est pas plus brigué ; on court en poste à Versailles ; on fait parler toutes les femmes; on fait agir tous les intrigants; on fait mouvoir tous les ressorts; des haines violentes sont souvent le fruit de ces démarches. La principale origine de ces horribles couplets qui ont perdu à jamais le célèbre et malheureux Rousseau-, vient de ce qu'il manqua la

1. Voltaire veut parler des Seutiments de l'Académie française sur le Cid. qui furent écrits dans la seconde moitié de 1037 et qui parurent au commencement de 1638. L'Académie, sur l'invitation du cardinal de Richelieu, hostile à Corneille, intervint dans la querelle soulevée par le succès du Cid. Ce minutieux commentaire, trois fois plus étendu que la pièce, contient, sans doute, des observations fondées, mais il ne mérite pas l'éloge que semble en faire ici Voltaire, car il n'aiiprécie pas, comme il convient, le mérite supérieur du poète et de son œuvre. Ce juîremcnt ne satisfit personne; le cardinal et les ennemis de Corneille le trouvèrent

trop indulgent; Corneille en appela devant le public, et celui-ci, par une admiration qui ne se démentit jamais, infirma la plupart des critiques de l'Académie.

L'Acarléinie en corps a beau le censurer, Le public révolté s'obstine à l'admirer. (Hoiiean, Sat. ix, 233.)

2. Nous avons déjà dit que la plupart de ces couplets étaient l'œuvre des ennemis de Rousseau ; mais il est avéré qu'il en avait composé liiimi'me un certain nombre, et il est exact de dire avec Voltaire que les jalousies littéraires, excitées en ce temps-là, « CCS malignes frénésies «, comme les appelle Boileau dans le quatrième chant de VArt poétique

place qu'il briguait à l'Acadéuiie. Obtenez-vous cette préférence sur vos rivaux, votre bonheur n'est bientôt qu'un fantôme; essuyez-vous un refus, votre affliction est réelle. On pourrait mettre sur la tombe de presque tous les gens de lettres :

Ci-gît, au bord de l'Hippocrèûe *, Un mortel longtemps abusé.

Pour vivre pauvre et méprisé, Il se donna bien de la peine.

Quel est le but de ce long sermon que je vous fais ? est-ce de vous détourner de la route de la littérature? Non : je ne m'oppose point ainsi à la destinée : je vous exhorte seulement à la patience.

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