LETTRE XXVIII. — A M. THIERIOT, A L0NDEES
Paris, 1" mai 1733.
J'ai donc achevé Adélaïde^; je refais Eriphyle, et j'assemble des matériaux pour ma grande histoire àw. Siècle de Louis XIV*, Pendant tout ce temps, mon cher ami, que je m'épuise, que je me tue pour amuser ma patrie, je suis entouré d'ennemis, de persécutions et de malheurs. Ce Temple du Goûf" a soulevé tous ceux que je
(vers 112), soulevèrent tout ce scandale et firent le malheur de J.-B.
Rousseau.
1. Fontaine qui sortait du mont Hélicon, en Béotie. Pégase la fit jaillir en frappant le rocher d'un coup de pied : de là son nom : Fontaine du Kheval. Ses eaux donnaient l'inspiration poétique.
2. Thieriot était à Londres pour surveiller Timpression des Lettres philosophiques sur l'Angleterre, dont la première édition, écrite en anglais, parut pendant l'été de cette même année 1733.
3. Tragédie composée ou commencement de 1733, jouée le 18 janvier 1734, mais qui n'eut pas le succès de Zaïre. Sifflée dès le premier acte, assaillie de quolibets et d'interruptions, elle tomba dès la seconde représentation. Voltaire la retira pour
la reproduire en 1752, amoindrie et corrigée, sous le titre d'Amélie ou du Duc de Foix. En 1765, elle reparut sous sa forme première avec le plus grand succès.
4. Voltaire avait conçu l'idée de cet ouvrage dès le temps où il écoutait avec un si vif intérêt les récits que lui faisait, en 1714 et en 1717, M. de Caumartin, dans son château de Saint- Ange, sur le gouvernement et la cour de Louis XIV et sur la société du dixseptième siècle. Ces conversations instructives lui inspirèrent à la fois le projet d'un poème épique et d'une histoire : la Henriade et le Siècle de Louis XIV. Ce dernier ouvrage, dont il s'occupait activement, on le voit, dès 1733, ne fut achevé qu'en 1751.
5. Ce poème, mêlé de prose et de vers, récit d'un voyage que l'auteur est censé faire au 'Temple du goût.
n'ai pas assez loués à leur gré, et encore plus ceux que je n'ai point loués du tout; on nn'a critiqué, on s'est déchaîné contre moi, on a tout envenimé. Joignez atout cela le crime d'avoir fait imprimer cette bagatelle sans une permission scellée avec de la cire jaune, et la colère du ministère contre cet attentat ; ajoutez-y les criailleries de la cour, et la menace d'une lettre de cachet * : vous n'aurez, avec cela, qu'une faible idée de la douceur de mon état, et de la protection qu'on donne aux belleslettres. Je suis donc dans la nécessité de rebâtir un second Temple; et in triduo resedificavi illud^ . J'ai tâché, dans ce second édifice, d'ôter tout ce qui pouvait servir de prétexte h la fureur des sots et à la malignité des mauvais plaisants, et d'embellir le tout par de nouveaux vers sur Lucrèce % sur Corneille, Racine, Molière, Despréaux, La Fontaine, Quinault, gens qui méritent bien assurément que l'on ne parle pas d'eux en simple prose. J'y ai joint de nouvelles notes, qui seront plus instructives que les premières, et qui serviront de preuves au texte. Monsieur votre frère % qui me tient ici lieu de vous, qui devient de jour en jour plus homme de lettres,
avec le cardinal de Polignac, auteur de V Anti-Lucrèce, et l'abbé de Rothelin, parut eu 1732. II déchaîna les écrivains, les poètes, les savants, les gens de lettres et leurs coteries contre Vo'.laire. Mathieu Marais, qui avait salué la Hemnade comme une merveille, écrivait au président Bouhier, on mars 1733 : « J'aime votre indidignation contre le temple du Goust et du Dcsgout. On le vend publiquement à Paris et on n'en sçauroit fournir... Voilà un petit vilain auteur, à qui on devrait faire repasser la mer. » — Manuscrits, t. m, p. 571. (Bibliothèque nationale.)
1. Lettre au cachet du roi et portant un ordre d'emprisonnement ou d'exil.
C'était le plus ordinaire instrument d'un despotisme irresponsable.
2. Saint Mathieu, xxvi, 61 ; xxvn, 40. Ce poème fut plusieurs fois remanié et corrigé par l'auteur avant de prendre la forme définitive sous laquelle il est aujourd'hui publié. Do là, de nombreuses Variantes qui ont
été conservées dans les notes des éditions modernes.
3. Lucrèce, fauteur souvent sublime et toujours énergique du De natura rerum, naquit à Rome l'an 95 avant J.-C. ; il se donna, dit-on, la mort à 44 ans, dans un accès de délire. — Les belles tragédies lyriques de Quinault, Alceste (1674j, Atys (1676), Proserpine (1680), Roland (1685), Ar^ mide (1686), etc., ont été souvent et justement louées par la critique. Ce poète avait débuté au théâtre par des comédies, des tragédies et des tragicomédies qui n'avaient eu aucun succès et dont Boileau s'est moqué avec raison. C'est à l'Opéra, à dater de 1672, et dans sa collaboration avec Lulli que Quinault conquit sa gloire et déploya son vrai génie. Né en 1635, il mourut en 1688.
4. Ce frère de Thieriot était un honnête marchand que Voltaire chargeait de ses commissions et qui s'en acquittait ponctuellement.
VOUS enverra le tout bien conditionné, et vous pourrez en régaler, si vous voulez, quelque libraire. Je crois que l'ouvrage sera utile, à la longue, et pourra mettre les étrangers au fait des bons auteurs. Jusqu'à présent il n'y a personne qui ait pris la peine de les avertir que Voiture * est un petit esprit, et Saint-Evremond un homme bien médiocre, etc.
Cependant les Lettres^- en question peuvent paraître à Londres. Je vous fais tenir celle sur les académies^ qui est la dernière^. J'en aurais ajouté de nouvelles; mais je n'ai qu'une tête, encore est-elle petite et faible, et je ne peux faire, en vérité, tant de choses à la fois. Il ne convient pas que cet ouvrage paraisse donné par moi. Ce sont des lettres familières que je vous ai écrites, et que vous faites imprimer ; par conséquent^ c'est à vous seul à mettre à la tête un avertissement qui instruise le public que mon ami Thieriot, à qui j'ai écrit ces guenilles vers l'an 1728, les fait imprimer en 1733, et qu'il m'aime de tout son cœur.