Pendant deux ans, Voltaire avait
dans Je plus vilain quartier de Paris, dans la plus vilaine maison, plus étourdi du bruit des cloches qu'un sacristain ; mais je ferai tant de bruit avec ma lyre, que le bruit des cloches ne sera plus rien pour moi * . Je suis malade; je me mets en ménage; je souffre comme un damné. Je brocante, j'achète des magots et des Titien^, je fais mon opéra ^, je fais transcrire Eriphyle et Adélaïde; je les corrige, j'efface, j'ajoute, je barbouille, la tête me tourne. Il faut que je vienne goûter avec vous les plaisirs que donnent les belles-lettres, la tranquillité, et l'amitié. Formont est allé porter sa philosophique paresse chez M"^"^ Moras. Il y a mille ans que je ne l'ai vu; il me consolait, car il me parlait de vous. Adieu; je souffre trop pour écrire.
LETTRE XXX. — ft UN PREMIER COMMIS*.
20 juin 1733.
Puisque vous êtes, monsieur, à portée de rendre service aux belles-lettres, ne rognez pas de si près les ailes
habitù rue des Bons-Enfanls, en face du Palais-Royal, chez la baronne de Fonlaine-Marlel q.ui lui donna l'hospitalité, et chez laque'le il invitait ses amis et jouait ses pièces. Après la mort de la baronne, il quitta « ces agréables pénates », et alla s'établir rue du Lon},'-Pont, tout près du portail SainL-Gervais. Un côté de celte rue subsiste encore et s'appelle actuellement rue Jacqucs-de-Brosse. La maison où logeait Voltaire, en face de l'église, se trouvait à l'angle de la rue : elle a été absorbée par la mairie du quatrième arrondissement.
1 . Dans le l'emple du Goût, Voltaire avait cité le portail Saint- Gcrvais parmi les merveilles de l'art français , comme « un chefd'œuvre auquel il manque une église, une place et des admirat';urs, et qui devrait immortaliser le nom de Desbrosses (ou Debrosse, architecte de Marie de Médicis, mort en 16il), encore plus que le palais du Luxembourg qu'il a aussi bâti. » — « C'est,
disait-il, le seul ami que m'ait fait le Temple du Goût. »
2. C'est-à-dire des Téniers et des Titien. On sait que Louis XIV avait dit des tableaux du premier : «■ Otczmoi ces magots. » Le mot était resté. Téniers, peintre admirable des moeurs rustiques et des scènes de cabaret, naquit à Anvers en 1610 et mourut en lf)t*4. Le Titien, l'un des plus illustres représentants de l'école vénitienne, vécut de li77 à 1576. C'est le premier des coloristes; son dessin est savant, fin, naturel ; il excella dans le paysage et n'a point été surpassé dans le portrait. — Ce goût de Voltaire pour les tableaux s'était déjà montré dans sa jeunesse. En 1723, il avait acheté la collection d'un ami du régent, M. de Noi é. Il Vous aije dit que j'avais im Albane? » écrit-il à Thicriot en 17ib.