XII INTRODUCTION
sements et mutilations. Sans soupçonner la fraude, Beuchot inséra dans son édition le recueil fabriqué par Duvernet : heureusement, la correspondance originale existe encore ; elle a passé aux manuscrits de la Bibliothèque nationale ' d'où on l'a tirée enfin pour la publier.
Voilà quel est, aujourd'hui, l'état de la correspondance complète de Voltaire, après ces rectifications et ces enrichissements ; ainsi s'est formé, ce total d'environ neuf mille lettres dont l'immense variété est pour l'auteur d'une édition choisie une première et grande difficulté. Ce choix , dont nous allons dire les raisons, a principalement porté sur l'ancien recueil, déjà si vaste, mais sans négliger les recueils nouveaux; nous en avons pris la fleur, nous avons mis à profit les plus heureuses découvertes, et quand l'occasion s'est présentée de citer quelques lettres de Voltaire à l'abbé Moussinot, nous nous sommes bien gardé de les emprunter à l'édition de l'abbé Duvernet, trop légèrement transcrite dans l'édition Beuchot.
Jetons maintenant un regard sur les principales époques et les grandes divisions de la vie de Voltaire ; voyons comment, à chaque période de cette longue et changeante existence, la correspondance en reproduit fidèlement les traits : résumer la vie de Voltaire, c'est, par le fait, analyser sa correspondance.
Les principales époques de la vie de Voltaire^ d'après sa Correspondance.
La vie de Voltaire (1694-1778) se partage en plusieurs époques bien définies, dont chacune a son caractère propre, son intérêt distinct, et nous montre successivement ce fécond génie sous un aspect nouveau.
La première époque, celle de sa jeunesse, s'étend jusqu'en 1726, année de son départ pour l'Angleterre. Ce qui domine en lui à cette époque, ce qui paraît surtout, c'est la verve joyeuse et comme l'humeur pétulante d'un génie poétique adolescent et surabondant : il efface, dès son début, les Gliaulieu, les Lafare, les La Faye, toutes les célébrités de la muse légère et mondaine, toutes les illustrations du Parnasse de la bonne compagnie ; il est l'hôte assidu et fêté, le convive applaudi des Vendôme, des Sully, des Gaumartin ; les bons mots et les bons vers, les saillies piquantes et imprudentes de langage et de conduite lui échappent à tout instant, et au milieu de ce tourbil-
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Ion il compose deux œuvres durables, OEdipe et la. Henr iode ^. S'il est déjà « libertin, esprit fort », il l'est au même degré et de la même façon que l'étaient ses brillants contemporains, dans une ère de révolte universelle et de soudaine émancipation ; la philosophie n'est alors chez lui qu'une forme vive et hardie de l'esprit, l'assaisonnement d'une poésie frondeuse et satirique, régal des délicats. Le pouvoir a pour lui tous les caprices des gouvernements absolus : il le mène à la Bastille en 1717 et lui donne un pension en 1718 *.
Sa correspondance, à cette date, nous peint des plus vives couleurs ce mouvement, cette joie, ce léger enivrement d'un puissant esprit qui prend tout à coup l'essor, se révèle à luimême et à tous, et semble jouer avec le bruit de sa réputation croissante; voilà bien, décrite et contée par lui-même, l'ardeur heureuse et Qévreuse de cette vie mêlée de travail et de plaisirs, de réclusion et d'aventures, qui passe de la Bastille au Palais-Royal et au Temple, d'une étude de procureur^ aux ovations de la Comédie-Française, des soupers de Paris aux ennuis d'un internement en Hollande, infligé par la colère paternelle*, et qui laisse une trace lumineuse, un gai souvenir de ses rapides séjours à Saint-Ange, à Maisons, à la Source, dans les belles résidences de l'aristocratie épicurienne et lettrée. Ses premières lettres, celles surtout qu'il écrit à Thieriot, à Gideville, ont les grâces aimables et la fraîcheur des belles années; elles ont aussi cet éclat naissant de la gloire dont Vauvenargues compare la douceur aux premiers feux de l'aurore.
La seconde époque est comprise entre son retour d'Angleterre (1729) et son installation en Prusse, à la cour de Frédéric II (1750). Revenu d'exil, après trois années d'absence qui ont singuhèrement mûri et fortiflc son esprit, ouvert son horizon, agrandi ses idées, Voltaire rapporte sur le continent des projets de livres et des conceptions dramatiques que les années suivantes verront éclore. A peine débarqué en France, il donne Brutus et Charles XII ^, il commence le Siècle de Louis XIV ; sa vocation d'historien s'est déclarée, sa vocation philosophique s'affermit en publiant, coup sur coup, les Lettres sur les Anglais, les Eléments de la philosophie de Newton, les Discours sur l'homme^; il écrit même sur les sciences et rédige une Physique pour plaire à M"^® du Ghâtelet"^. Néanmoins, c'est encore l'inspiration poétique qui domine et anime son génie;
1. Œdipe fut représenté, pour la première fois, le 18 novembre 1718; Henri IV ou la Ligue fut imprimé à Rouen, en 1723.
2. Voltaire reçut une seconde pension en 17i2 et une troisième en 17-25.