LETTRE XL. — AU PRINCE ROYAL DE PRUSSE
A Paris, le 26 août 1736.
Monseigneur, il faudrait être insensible pour n'être pas infiniment touché de la lettre dont Votre Altesse Royale a daigné m'honorer. Mon amour-propre en a été trop flatté ; mais l'amour du genre humain, que j'ai toujours eu dans le cœur, et qui, j'ose dire, fait mon caractère, m'a donné un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le monde un prince qui pense en hom.me, un prince philosophe qui rendra les hommes heureux.
Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne doive des actions de grâces au soin que vous prenez de cultiver, par la saine philosophie,
1. Deux fauteuils étaient vacants; ■ le duc de Richelieu et le maréchal
de Villars songeaient àVoltaire. Mais « les circonstances » n'étaient pas favorables. 11 soutenait un procès contre Jore,il était en guerre avec Rousseau et Desfontaines : en dépit du grand succès d'Alzire, le gouvernement, irrité de la publication des Lettres philosophiques, et le public mécontent de ses démêlés avec Jore, lui gardaient rancune.
2. L'un des fauteuils vacants fut donné, cette même année, à La Chaussée. L'autre échut à 1 évèque de Mircpoix, qui tenait à la cour la feuille des bénéfices ecclésiastiques.
3. Cette lettre marque le commencement des relations de Voltaire avec
Frédéric II. Celui-ci, qui n'était encore que prince royal de Prusse, et qui n'avait que 24 ans, occupait les loisirs de sa retraite ou de sa prison de Rheinsberg (Brandebourg), à observer de loin, et selon les possibilités de ce temps-là, le mouvement des sciences et des lettres en Europe; il était dans l'enthousiasme des choses de l'esprit; il correspondait ou cherchait à se lier avec les hommes de génie qui commençaient à donner l'impulsion aux idées du siècle et à ravir son admiration. Déjà il était en relation avec Maupertuis et le savant littérateur italien Algarotti; il désira entretenir un commerce de lettres avec Voltaire et lui écrivit pour la première fois le 8 août 1 7o6. C'est à cette première lettre que répond ici Volaire.
une âme née pour commander. Croyez qu'il n'y a eu de véritablement bons rois que ceux qui ont commencé comme vous par s'instruire, par connaître les bommes, par aimer le vrai , par délester la persécution et la superstition. Il n'y a point de prince qui, en pensant ainsi, ne puisse ramener l'âge d'or dans ses États. Pourquoi si peu de rois recbercbent-ils cet avantage ? Vous le sentez * , monseigneur; c'est que presque tous songent plus à la royauté qu'à l'humanité ; vous faites précisément le contraire. Soyez sûr que, si un jour le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes n'altèrent point un si divin caractère , vous serez adoré de vos peuples et chéri du monde entier. Les philosophes dignes de ce nom voleront dans vos États ; et, comme les artisans célèbres viennent en foule dans le pays où leur art est plus favorisé, les hommes qui pensent viendront entourer votre trône.
L'illustre reine Christine^ quitta son royaume pour aller chercher les arts; régnez, monseigneur, et que les arts viennent vous chercher.
Puissiez-vous n'être jamais dégoûté des sciences par les querelles des savants ! Vous voyez, monseigneur, par les choses que vous daignez me mander, qu'ils sont hommes, pour la plupart, comme les courtisans mêmes. Ils sont quelquefois aussi avides, aussi intrigants, aussi faux, aussi cruels ; et toute la différence qui est entre les pestes de cour et les pestes de l'école, c'est que ces derniers sont plus ridicules.
1. Ce terme, très français, est pris ici au sens du latin sentira, avoir la vive intelligence de quelque chose.
De là, aussi, la signification du substantif sentiment, exprimant la peneée, l'opinion, le jugement : Sentiments de l'Aeadénae sur le Cid.
M»' de Sévignc écrit : o Ma fille sent votre esprit et vos lettres d'une manière qui fait son éloge. » (T. x, p. 210.)— Racine:
Vous vouliez c'ie ma main portât le? prc- [iniers coiijjs,
Qu'il se/itiV, en mourant, qu'il expirait [ponr vous.
(Andromaque, a. V, se. m.)
2. Née en 1626, reine de Suède en 1632, Christine, fille de Gustave- Adolphe, abdiqua en 16b4, visita la France et l'Italie, et mourut en 1689.
Pendant son règne, elle avait attiré les savants à sa cour et protégé les arts. Grotius, Vossius, Descartes, Heinsius, Naudé, etc., trouvèrent auprès d'elle un asile et des encouragements. Elle avait assemblé une vaste bibliothèque et de riches collections de tableaux.
Je ne saurais trop remercier Votre Altesse Royale de la bonté quelle a eu de m'envoyer le petit livre concernant M. Wolff^ Je regarde ses idées métaphysiques comme des choses qui font honneur à l'esprit humain. Ce sont des éclairs au milieu d'une nuit profonde ; c'est tout ce qu'on peut espérer, je crois, de la métaphysique. Il n'y a pas d'apparence que les premiers principes des choses soient jamais bien connus. Les souris qui habitent quelques petits trous d'un bâtiment immense ne savent ni si ce bâtiment est éternel, ni quel en est l'architecte, ni pourquoi cet architecte a bâti. Elles tâchent de conserver leur vie, de peupler leurs trous, et de fuir les animaux destructeurs qui les poursuivent. Nous sommes les souris, et le divin architecte qui a bâti cet univers n'a pas encore, que je sache, dit son secret à aucun de nous. Si quelqu'un peut prétendre à deviner juste, c'est M. Wolff. On peut le combattre, mais il faut l'estimer : sa philosophie est bien loin d'être pernicieuse; y a-t-il rien de plus beau et de plus vrai de dire, comme il fait, que les hommes doivent être justes, quand même ils auraient le malheur d'être athées ? La protection qu'il semble que vous donnez, monseigneur, à ce savant homme, est une preuve de la justesse de votre esprit et de l'humanité de vos sentiments.
Vous avez la bonté, monseigneur, de me promettre de m'envoyer le Traité de Dieu^ de rame, et du monde^. Quel présent, monseigneur, et quel commerce'! L'héri-
1. Jean-Chrétien Wolf, philosophe et inathématicien, qu'il faut distinguer de deux autres Wolf, théologiens et philologues, ses contemporains, naquit à Breslau en 1676 et mourut eu 1754. Professeur à Halle, il fut destitué et banni par le père de Frédéric II, en 1723, el il ne rentra qu'à l'avènement de celui-ci. Il coordonna et vulgarisa la philosophie de Leibnitz. Ses ouvrages forment 23 volumes. Il fut membre de l'Académie de Berlin, de la société royale de Londres et de r Académie des sciences de Paris.