LETTRE XLI. — A M. THIERIOT
A Leyde3, 17 janvier 1737.
n est vrai, mon cher ami, que j'ai été très malade; mais la vivacité de mon tempérament me tient lieu de force; ce sont des ressorts délicats qui me mettent au tombeau, et qui m'en retirent bien vite. Je suis venu à
1. M»* du Châtelet s'opposait au voyage que Voltaire eût fait volontiers en Prusse pour répondre à l'invitation du prince royal. Dans cette même année, 1736, Voltaire, ayant été forcé de fuir en Hollande pour échapper aux dangers suscités par la publicité donnée au Mondain, fut tenté d'aller trouver Frédéric. La marquise écrivit à d'Argental, l'ami de Voltaire : « Je ne veux point absolument qu'il aille en Prusse; il serait perdu dans ce pays-là. Le prince royal n'est pas roi; quand il le sera, nous irons le voir tous deux; mais jusqu'à ce qu'il le soit, il n'y a nulle sûreté. Son père ne connoit d'autre mérite que d'avoir dix pieds de haut; il est soupçonneux et cruel ; il hait et persécute son fils;
il le tient sous un joug de fer : il croiroit que M. de Voltaire lui donne des conseils dangereux; il est capable de le faire arrêter dans sa cour ou de lo livrer au garde des sceaux (de France). « — Lettres de la marquise du Châtelet. Edit. Asse, page 108.
2. Julien, empereur philosophe, neveu de Constantin, né en 331, régna trois ans, de 360 à 363. Il fut tué dans une expédition contre les Perses.
3. A la fin de 1736, le poèmeda J/o«dain. que Voltaire avait confié manuscrit àl'évêque de Luçon, Bussi, fut découvert parmi les papiers de ce prélat après sa^mort. Des copies s'en répandirent; le 'gouvernement s'en émut, et l'on prévint l'auteur que certains passages étaient gravement incriminés et
Leyde consulter le docteur Boerhaave* sur ma santé, et s'Gravesaude sur la philosophie de Newton. Le prince royal* me remplit tous les jours d'admiration et de reconnaissance; il daigne m'écrire comme à son ami; il fait pour moi des vers français tels qu'on en faisait à Versailles dans le temps du hon goût et des plaisirs. C'est dommage qu'un pareil prince n'ait point de rivaux. Je ne manque pas de lui glisser quelques mots de vous dans toutes mes lettres. Si ma tendre amitié pour vous vous peut être utile, ne serais-je pas trop heureux? Je ne vis que pour l'amitié, c'( st elle qui m'a retenu à Girey si longtemps; c'est elle qui m'y ramènera, si je retourne en France. Le prince royal m'a envoyé le comte de Borck, ambassadeur du roi de Prusse en Angleterre, pour m'offrJr sa maison à Londres, en cas que je voulusse y aller, comme le bruit en a couru ^ : je suis d'ailleurs traité ici beaucoup mieux que je ne mérite. Le libraire Ledet, qui a gagné quelque chose à débiter mes faibles ouvrages, et qui en fait actuellement une magnifique édition, a plus de reconnaissance que les libraires de Paris n'ont d'ingratitude. Il m'a forcé de loger chez lui quand je viens à Amsterdam* voir comment va la philosophie newtonienne. Il s'est avisé de prendre pour enseigne la lête de votre ami Voltaire. La modestie qu'il faut avoir défend
qu'il avait tout à. craindre. Il partit, dans les derniers jours de décembre, pour la Hollande. Il y prit le nom de f Kévol « et se fit écrire sous ce nom. 11 avait élu domicile, pour sa correspondance, à Amsterdam, chez deux négociants, et à Leyde chez un banquier. Son incognito" ne put se soutenir longtemps. Des Anglais, de la cour d'Angleterre, vinrent lui faire visite ; les Hollandais l'accueillirent avec respect. Un libraire d'Amst-rdam, Ledet, qui imprimait ses œuvres complètes, et son récent Essai sur la philosophie de Aewtoii, avait pris le nom de Voltaire pour enseigne : les témoignages d'estime et d admiration affluaient de tous côtés.
1. Célèbre médecin, né près de Leyde en 1C68 ; il fut successivement professeur et recteur de rUniversité
de cette ville, où il mourut en 1738.
— S'Gravesande, né à Bois-le-Duc en 1088, professait alors, depuis 1734, la philosophie à Leyde où il avait prccédemnicnt enseigné les mathématiques et l'astronomie. C'était un partisan déclaré de Galilée et de Newton, et c'est lui qui le premier transporta de l'Angleterre sur le continent les théories de l'ilustre savant anglais, on yjoignant ses vues et ses expériences propres. Il mourut en 1742.