LETTRE XLII. — A M. L'ABBÉ MOUSSINOT
Ce 30 mars 1737.
Grand merci de votre lettre du 24, bien détaillée et bien claire, mon cher abbé. Vous étiez fait pour gouverner de plus grandes affaires qu'un chapitre de Saint- Merry et ma mense^
Je m'en tiens à ce que je vous ai dit pour les actions*. Si elles sont à 2,120 livres, vendons-les ; sinon, gardonsles. De nos 43,200 livres et 3,690 livres, et de tout ce que vous pourrez avoir à moi, faisons-en deux lots, l'un d'argent à prêter pour six mois à cinq pour cent, l'autre en caisse, pour acheter des actions dans le temps favorable. N'oublions pas le marquis de Lézeau % le prince de Guise, et écrivoas-leur comme nous en sommes convenus.
1. Ce petit poème, qui suivit de près le Temple du Goût, est de 17o2.
2. Voltaire avait quitté la Hollande à la un de février, il était revenu à Cirey. — Sur cet abbé et sur sa correspondance avec Voltaire, v. page 80, notes 2 et 3.
3. Mot qui a vieilli et qui signifiait « revenu d'une abbaye », ou, dans une acception plus générale, « revenu servant à défrayer la table ou la nourriture » d'un couvent, d'un chapitre ou d'un prélat ; du latin mensa. Une propriété ecclésiastique, affectée à cette dépense s'appelait mense. On disait: « la 7«<?7ise abbatiale, la mense épiscopale. »
4. Actions de la compagnie des Indes. — Voltaire était déjà fort riche à cette époque. 11 avait hérité de son père, mort en 1722, plus dequatremilie livres de renie; les souscriptions de la Henriade lui avaient valu quelque argent; il avait, en outre, gagné une somme considérable dans une loterie créée en 1728 par le contrôleur général, Lepelletier-Dcsforts,pour le remboursement des rentes perpétuelles de THôtel-de-Ville. Sa correspondance
avec l'abbé Moussinot nous montre avec quelle intelligente activité il maniait ses fonds et gérait sa fortune.
5. Ce marquis normand était l'un des plus anciens débiteurs de Voltaire.
Pour un capital, une fois prêté, de 18,000 francs, il lui paya, depuis 1733 jusqu'en 1778, une rente viagère de 2,300 livres qu'il av;iit consentie dans un moment où la santé très chancelante du prêteur faisait espérer au débiteur que la rente ne serait pas payée longtemps. Voltaire écrivait, le 10 mai 1764, à Cideville, compatriote du marquis ; a U est tout étonné de ne m'avoir pas enterré au bout de six mois. Je lui joue, depuis plus de trente ans, un tour abominable. » Dans une autre lettre, du 4 octobre 1758, il avait déjà dit au même correspondant : « le petit babouin crut faire un bon marché avec moi parce que j'étais maigre el fluet ; vioimus tamen, et peut-être An go de Lézeau occidit dans son marquisat. « — Sur le prince de Guise, autre débiteur du poète, v. page 74, note 2.
Vous pouvez toujours vous amuser à acheter pour six mille francs de tableaux, si vous croyez que cela réussisse : je m'en rapporte à vous * .
Voulez-vous h présent que je vous parle franchement? 11 faudrait que vous me fissiez l'amitié de prendre par an un petit honoraire, une marque d'amitié. Agissons sans aucune façon. Vous aviez une petite rétribution de vos chanoines; traitez-moi comme un chapitre; prenez le double de ce que vous donnait votre cloître ; sans préjudice du souvenir que j'aurai toujours de vos soins. Réglez cgI.t, et aimez- moi.
Je vous embrasse ^