LETTRE XLIV. — A FRÉDÉRIC, PRINCE ROYAL DE PRUSSE
A Cirey, 20 décembre 1737.
Vous m'ordonnez, monseigneur, de vous présenter quelques règles pour discerner les mots de la langue française qui appartiennent à la prose de ceux qui sont consacrés à la poésie. Il serait à souhaiter qu'il y eût sur cela des règles ; mais à peine en avons-nous pour notre langue^ Il me semble que des langues s'établissent comme des lois. De nouveaux besoins, dont on ne s'est aperçu que petit à petit, ont donné naissance à bien des lois qui paraissent se contredire. Il semble que les hommes aient voulu se contredire et parler au hasard. Cependant, pour mettre quelque ordre dans cette matière, je distinguerai les idées, les tours et les mots poétiques.
Une idée poétique, c'est, comme le sait Votre Altesse
1. Sous l'influence de Maupertuis et de la marquise du Chàtelet, Voltaire s'était fait savant et travaillait à un mémoire pour l'Académie des sciences sur la propagation du feu. 11 concourut pour le prix décerné en 1738 ; la marquise concourut aussi, à l'insu de Voltaire. Us échouèreni tous les deux ; mais leurs mémoires furent imprimés dans le recueil de l'Académie.
2. Carte blanche, papier où il n'y a rien de tracé. Avoir carte blanche, c'est recevoir un plein pouvoir d'agir sans instructions écrites qui limitent l'action et règlent la conduite.