‹ Lettres choisiesChapitre 91 sur 456 · LETTRE XLY. — AU MÊME · texte numérisé non relu

LETTRE XLY. — AU MÊME

A Girey, le 5 août 1738.

Monseigneur, j'ai reçu la plus belle et la plus solide des faveurs * de votre Altesse royale. L'ouvrage politique m'est enfin parvenu. Je me doutais bien que celui qui réussit si bien dans nos arts excellerait dans le sien. J'étais étonné de voir en votre personne un métaphysicien si sublime et si sage, un poète si aimable. Je ne suis point étonné que vous écriviez en grand prince, en vrai politique ; n'est-il pas juste que Votre Altesse royale fasse bien son métier? Malheur à ceux qui entendent mieux les autres professions que la leur ! Je m'en vais dire une impertinence : je crois que, si ces Considérations sur l'état présent de V Europe avaient été imprimées sous le nom d'un membre du parlement d'Angleterre, j'aurais reconnu Votre Altesse, j'aurais dit : « Voilà le grand prince caché sous le grand citoyen. »

Il règne dans cet ouvrage, digne de son auteur, un style qui vous décèle, et j'y vois je ne sais quel air de membre de l'Empire* qu'un citoyen anglais n'a guère. Un homme de la chambre des Seigneurs % ou des Communes, prend moins de part aux libertés germaniques. Il y a encore un petit trait de bonne philosophie leibnitzienne* qui est bien votre cachet: comme il n'y a rien, dites-vous, qui n'ait une cause suffisante de son exis-

1. Frédéric lui avait envoyé, quelque temps auparavant, un buste de Socrate faisant une pomme de canne en or, puis son portrait.

2. Les empereurs d'Allemagne étaient élus par les sept grands électeurs, en vertu de la Bulle d'or de 1356. Deux fois par an, les Etats de l'Empire composés du haut clergé, des princes, et des grands seigneurs immédiats, s'assemblaient et formaient trois collèges, dont la réunion s'appelait le corps de TEmpire ou la diète.

Ainsi s'explique le sens de cette expression : membre de l'Empire.

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